Résumé
Un podcast suite à un entretien avec Caroline Cieslik sur l’exposition Les sauvages présentée à La Chambre claire, à l’Université Rennes 2 du 25 mars au 30 septembre 2026.
Une exposition photographique de Caroline Cieslik sur une période d’une dizaine d’années, la photographe et chercheuse, a documenté l’évolution des prairies Saint‑Martin, friche urbaine située au cœur de la ville de Rennes désormais aménagée en Parc Naturel Urbain.
Des enjeux politiques, environnementaux, poétiques et sociétaux convergent à travers l’étude du devenir de ces quelques hectares de terre. Travail de recherche et de création, qui réunit plusieurs centaines de photographies et l’élaboration minutieuse d’une recherche théorique et historique sur ce sujet, le projet questionne le statut et la place des friches dans notre société d’un point de vue social, écologique, politique et esthétique.
Portée par le service culturel et en lien avec le programme culturel de l’Alliance EMERGE, l’exposition s’inscrit dans le cadre de la publication d’une monographie aux éditions GwinZegal, issue d’un travail de thèse en Esthétique label recherche-création (laboratoire Histoire et Critique des Arts – Université Rennes 2 sous la direction de Pierre-Henry Frangne).
Transcription et traduction : Gwenaëlle Rollinat + Morgane Percevaux, étudiantes en Master Traduction et interprétation CFTTR – Université Rennes 2
Aller plus loin
Transcription
Les friches sont souvent qualifiées
comme des espaces à la marge parce qu’elles sont à rebours d’une société moderne
puis contemporaine qui s’est construite autour
de la question du progrès, de la productivité
et qui a clairement des effets dans notre rapport aux environnements. De formation,
je suis artiste. Je suis diplômée de l’École nationale
supérieure de photographie d’Arles. Mais dans ma pratique, j’ai aussi
un rapport documentaire aux images. Des paysages
que je photographie, de comprendre les mécanismes politiques,
écologiques, leur géographie. recherche qui était à Rennes 2 qui s’appelle, qui s’appelait
parce qu’il a disparu, Paysage, réalité et représentation. Ce master 2,
et le sujet de mon master, a abouti à un travail de doctorat sur la question de notre relation à la fois la représentation
de la nature et du sauvage en lien avec des questions politiques. Très vite après,
il y a eu l’envie de ce livre pour lui donner
une dimension publique. Ensuite, on a cherché un lieu
à Rennes pour accueillir le projet. C’est l’université
qui s’est montrée partante. [bruits d’oiseaux] c’est un champ de foire c’est à dire qu’il y a des personnes
qui sont nomades qui viennent régulièrement
se garer ici. [bruits d’oiseaux] En me questionnant sur cette relation
et ce grand partage entre nature et culture, je vais essayer de trouver et de faire
de l’expérience et de représenter des paysages que je vais qualifier
d’intermédiaires. Pour ça,
je vais m’intéresser aux friches parce qu’elles commencent
un peu par la fin c’est à dire qu’elles commencent
par l’abandon d’un projet ou une cessation d’activité. Du fait de ne pas
avoir un grand projet ou une gestion
par des collectivités territoriales, des municipalités, le pouvoir
ou de grosses entreprises privées, parce qu’il y a aussi beaucoup
de friches industrielles, il va y avoir
un principe de réensauvagement et de réappropriation de ces espaces. [bruits d’oiseaux] Les friches sont
des espaces spécifiques où on peut observer
un principe de réensauvagement et aussi des usages multiples. Pourtant, elles tendent à disparaître à l’échelle des métropoles européennes
liées à des principes d’attractivité et de densification urbaine. [bruit de vélo] [bruits d’oiseaux] Dans le fait d’avoir choisi
les Prairies Saint-Martin pour photographier des friches, il y a quelque chose
qui est un peu de l’ordre du hasard. Au moment où je commence mon doctorat, un observatoire d’écologie urbaine
se monte aux Prairies Saint-Martin. J’ai proposé un observatoire
photographique du paysage. Les Prairies Saint-Martin,
c’est un site localisé au centre ville de Rennes
et qui s’appelle des « prairies » parce qu’au XIXe siècle,
ce sont bel et bien des prairies. une implantation de jardins familiaux. sur les nappes phréatiques
et sur l’eau sous les prairies. En faisant des analyses,
elle découvre que les eaux, et donc les sols, sont pollués. Là, elle ressort des cartons
son grand projet d’aménagement de champs d’expansion des crues. Pour ça, elle pense
un modèle de parc naturel urbain. C’est l’agence BASE
qui va proposer sur le site de faire d’un côté,
une réserve naturelle et de l’autre côté,
un parc de loisirs. [bruits d’oiseaux] Là où le projet se complique,
c’est que pour le mener à bien il nécessite d’expulser ou
d’exproprier un certain nombre d’usagers et d’usagères des lieux. Tout d’abord les locataires
des jardins familiaux, les personnes qui vivent
dans le lotissement, mais aussi des personnes
qui s’installent de manière plus ou moins éphémère
à l’intérieur des prairies. C’est devenu
ce que j’ai appelé une zone refuge pour des personnes nomades, et dont
les choix de vie et d’habitat ne sont pas tout à fait
ceux de la norme de notre société d’appartements et de maisons
fixes et sédentaires. J’ai appelé ça un spot
car c’est sur cette allée que venaient se garer
les personnes qui vivaient en camion. Des étudiants, des étudiantes
ou des apprentis qui restaient à Rennes
sur un temps assez court et sans logement. Des intermittents du spectacle, des personnes qui choisissaient
de ne pas être sédentaires. C’était un lieu très identifié
à Rennes pour garer son camion. Un peu comme
la plaine de Baud et l’Elabo. Toutes les personnes
avec qui j’ai échangé étaient extrêmement sensibles
au caractère végétalisé et aux animaux. On m’a dit
« tiens aux Prairies, il y a un renard » Ils ont fait
des cabanes pour des oiseaux. À coté du lotissement,
il y a avait un principe d’autogestion ils ont essayé de faire un jardin
et des réserves d’eau. Dans beaucoup de mes projets sans cesse, je croise des luttes. Je crois que c’est symptomatique
de la société dans laquelle on vit. C’est-à-dire,
des personnes qui essayent d’imaginer d’autres façons de faire,
d’autres modes de vie et un système très présent
qui écrase ces altérités. [bruit de moteur] [bruits d’oiseaux] Je documente et j’ai eu le souci
de présenter différents points de vue, celui des paysagistes,
celui d’un élu, de la municipalité, j’ai eu le souci d’essayer
de comprendre et d’expliciter quels étaient
leurs enjeux, leurs contraintes. Le regard qu’on peut avoir
sur les Prairies Saint-Martin n’est absolument pas manichéen,
ce n’est ni bien ni mal. La première année,
j’ai parcouru le site. et j’ai mis un an
à placer mes points de vue. C’était le début
d’un moment un peu étonnant, tous les jardins familiaux
venaient d’être abandonnés. Il restait encore les cabanes et plein de traces des plantes
qu’ils avaient laissées ou semées des arbres fruitiers, des bulbes. Il y avait des traces de ces jardins
mais sans les usages et les usagers. [bruit de moteur] [bruits d’oiseaux] J’ai décidé
de travailler en argentique parce que j’aime beaucoup
le modelé du film et parce que ça m’obligerait à avoir
une certaine économie d’images. J’ai aussi décidé de travailler
à la chambre photographique. C’est un appareil grand format,
un peu comme ceux à l’ancienne. Dans le choix des points de vue j’ai décidé de photographier
les différents types de paysages. La grande prairie, au sud,
les sous-bois les anciens jardins familiaux,
le lotissement et au nord, la friche industrielle. [bruits d’oiseaux] J’ai pensé l’exposition en reprenant
les partis pris du livre. Avec quelque chose d’assez immersif,
des images grand format on met un rapport sensible
et contemplatif à ces paysages. [bruits d’oiseaux] Le livre, dans le cadre de ma pratique
et de ce travail de recherche-création c’était l’objet
qui me semblait le plus adapté pour retranscrire
tout ce travail ancré dans une démarche
d’artiste et de chercheuse. Le livre s’est construit
autour de l’image et par l’image. Mes images des paysages
de ces prairies ont un double statut. C’est un rapport sensible,
sensoriel au paysage. Ce sont des images contemplatives. Ce sont aussi des documents
qui nous ont permis aux membres de l’observatoire
d’écologie urbaine et à moi-même d’analyser les rythmes
et les usages de la friche et les évolutions de ces paysages. [bruits d’oiseaux] On a besoin de savoir,
de connaissances. La science et la recherche sont des moyens fondamentaux pour produire
de la connaissance et du savoir. On a aussi besoin d’émotions. Dans l’émotion,
il y a le fait de se mouvoir et de trouver quelque chose de beau ou au contraire, parfois, de ressentir
une forme de colère ou de tristesse. C’est ce qui va nous pousser à agir.
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Générique
Rencontre avec l’artiste photographe Caroline Cieslik, autour de l’exposition Les Sauvages
présentée à La Chambre claire de l’Université Rennes 2 du 25 mars au 30 septembre 2026. Un entretien mené par Ramia El’Amine, étudiante en Master Histoire de l’Art, Université Rennes 2. Cette exposition est issue de la publication d’une monographie aux éditions GwinZegal, issu d’un travail de thèse en esthétique, label Recherche Création à l’Université Rennes 2.
De formation je suis artiste, donc je suis diplômée de l’Ecole nationale supérieure de photographie d’Arles,
mais dans ma pratique j’ai un rapport aussi documentaire aux images,
et je le dis toujours un souci à la fois de produire des images mais de les documenter et des paysages que je photographie de comprendre les mécanismes politiques, écologiques, leur géographie. Et donc je lis beaucoup et j’échange beaucoup d’ailleurs avec des géographes, des écologues, des habitants, des habitantes, des militants, des militantes pour vraiment comprendre ces paysages et essayer aussi parfois de faire coexister plusieurs récits, ce que j’appelle des polyphémies, ou montrer des complexités de point de vue. Et donc finalement de faire un travail plus universitaire, il était un peu une forme d’évidence,
et d’avoir un apport plus théorique
et des questions de recherche.
En 2012 j’ai repris un Master 2 Recherche qui était à Rennes 2 qui s’appelait, parce qu’il a disparu, paysages, réalités et représentations.
Et ce master 2, et le sujet de mon master a abouti à un travail de doctorat sur la question de notre relation, à la fois la représentation de la nature et du sauvage en lien avec des questions politiques.
Et j’ai inscrit,cette thèse enfin ce travail de recherche s’est inscrit à l’université Rennes 2 dans le laboratoire Histoire et Critique des Arts. Et il se trouve qu’à ce moment là, mon directeur de thèse venait de lancer le label recherche création, donc c’était une vraie opportunité pour moi à la fois d’avoir voilà quelque chose de présent et de peut-être plus théorique puisque c’est une thèse en esthétique, mais aussi d’avoir la possibilité d’avoir ce label et de faire exister la création à l’intérieur de ce travail de recherche.
Et donc le projet était très long, très long à mener parce qu’une thèse de doctorat c’est long, j’étais pas financée, donc j’ai soutenu en 2021.
Ensuite très vite il y a eu l’envie de ce livre pour lui donner une dimension publique pour aboutir aussi ce projet.
Et lorsque j’ai trouvé un éditeur, qu’on a commencé à travailler sur la maquette, et bien ensuite on a cherché un lieu à Rennes pour accueillir le projet et c’est l’université et qui s’est montré partante. Et ça faisait sens puisque j’avais aussi mené cette thèse à Rennes 2 et en lien aussi avec des laboratoires rennais. Et un autre contexte, en tout cas une autre opportunité qui s’est produite, c’est que l’université venait aussi de s’engager dans ce programme qui s’appelle Emerge et qui justement réfléchit et se préoccupe de la question des marges et qui rassemble des universités qui sont toutes situées aux marges de l’Europe. Donc évidemment qu’au vu du sujet de ce travail de recherche, ça faisait sens.
Les sauvages, en fait, c’est une notion qui est assez ambivalente dans notre culture occidentale. Par exemple, pour des espèces animales ou végétales, on les qualifie de sauvage quand on ne maîtrise pas leur reproduction. C’est l’un des critères par rapport aux espèces domestiques.
Dans notre histoire, dans nos imaginaires et dans nos récits, le sauvage a un peu ce double aspect. C’est-à-dire que c’est quelque chose qu’on ne va pas maîtriser. Donc ça représente aussi, parce qu’on ne maîtrise pas quelque chose qui est de l’ordre de la liberté.
Mais comme on ne le maîtrise pas, c’est aussi quelque chose qui déborde.
Et c’est un concept qui peut aussi être, dans son ambivalence, rapproché du concept occidental de nature.
Qui elle-même peut être assez ambivalente. On peut parler d’une nature sauvage, ou d’une nature beaucoup plus paisible,
beaucoup plus amène, beaucoup plus posée. En tout cas, il y a les deux.
Aujourd’hui, on parle aussi en lien avec le sauvage de féralité, de nature férale. Et ça, le principe, c’est un principe de ré-en-sauvagement. C’est-à-dire l’idée de lieux qui ont gardé des traces anthropiques, des usages ou des espèces qui ont été domestiquées et qui à un moment reprennent leur liberté. Ils ne sont plus sur le contrôle des humains et des humaines.
L’exposition est là pour présenter le livre. Le gros de ce travail de recherche-création, comme j’ai une pratique de l’image, de l’écriture et d’une pratique du récit, qui va mettre l’image et l’écriture.
Le livre était évidemment un support évident pour lire ces multiples récits.
L’exposition, je l’ai pensée en reprenant les partis pris du livre.
Et avec quelque chose d’assez immersif des images grand format,
pour qu’on ait un rapport sensible et aussi contemplatif à ces paysages. A d’autres endroits de l’exposition, j’ai appelé ça un chemin de fer.
Pour les graphistes le chemin de fer, c’est quand il dispose de la construction de leur ouvrage et les différentes pages pour voir comment les choses sont organisées. J’ai utilisé les pages du livre non reliées pour présenter le premier chapitre et des planches du livre qui représentent l’observatoire des prairies Saint-Martin et les points de vue photographiques classés.
Et le livre s’est construit autour de l’image, et il est venu par l’image, à savoir les images que j’ai réalisées des paysages des prairies Saint-Martin, elles ont un double statut, c’est un rapport sensible, sensoriel au paysage. Ce sont des images qui sont contemplatives, et comme je l’ai expliqué aussi, j’avais envie de quelque chose d’immersif dans ces paysages, et ce sont aussi des documents qui nous ont permis, aux membres de l’Observatoire d’Ecologie Urbaine et à moi-même, d’analyser les rythmes et les usages de la friche et les évolutions de ces paysages, et donc j’avais envie qu’il y ait ce double statut.
Et donc pour les différencier, on a pris le parti pris de faire ce qu’on a appelé des tunnels d’images, où ce sont des points de vue de l’Observatoire photographique que l’on a choisi, on a construit des séquences d’images, et elles sont pleines pages, il n’y a pas de légende, il n’y a pas de mots, pas de texte, et ça laisse au lecteur ou à la lectrice le temps de se plonger dans ces paysages, de manière peut-être aussi un peu méditative, contemplative, ça peut être un peu comme aussi une mémoire, un fil intérieur, un film, et donc ces tunnels d’image, ils structurent le livre.
Et finalement ils interviennent en début et à la fin des parties, en tout cas ils interviennent trois fois.
Ensuite est venu l’idée de la place de cet archive photographique, de l’ensemble de la base de données,
et très vite on s’est dit qu’on voulait que tout l’Observatoire soit présent, donc c’est 289 images à la chambre, donc c’était assez conséquent, et on s’est dit qu’on allait le mettre à la fin, et que ce serait un outil pour le lecteur et la lectrice, qui au cours de la lecture pourrait aller rechercher les images que je cite, c’est aussi un outil pour moi en tant qu’auteure, au même titre, qu’une bibliographie et des notes de bas de page.
Et puis à l’intérieur du livre, il y avait aussi un certain nombre de documents, soit des représentations en histoire de l’art,
soit des documents d’archives, et là on a décidé de composer des planches d’images assez organiques, plutôt en noir et blanc, elles interviennent toujours sur la page de droite, et elles interviennent quand je les cite dans le texte, donc au fur et à mesure de sa lecture, le lecteur ou la lectrice peut regarder les images.
Et ça, cette manière de construire les choses, c’était aussi d’avoir un souci de ménager différentes temporalités au lecteur à la lectrice, une temporalité peut-être où il serait plus dans la contemplation, et qu’au moment où il se plongerait dans une lecture plus analytique, plus théorique, il ne serait pas coupé dans sa lecture, et en fait il y a un temps pour des moments différents.
Le livre, dans le cadre de ma pratique, dans le cadre de ce travail de recherche création, c’était vraiment l’objet qui me semblait le plus adapté pour retranscrire à la fois tout ce travail qui s’est ancré dans une démarche d’artiste et de chercheuse. J’avais envie de quelque chose de précis, de bien construit, mais je ne voulais pas un objet luxueux, je ne voulais pas que ça fasse un beau livre.
Et l’autre aspect, c’est que quand on s’est réunis avec l’éditeur GwinZegal,
donc Jérôme Sother qui est directeur de GwinZegal, et la graphiste Marine Le Thellec, moi je suis arrivée avec ma thèse et mes images, donc il y avait déjà un enjeu de réécriture, et puis ensuite, comment est-ce qu’on va lire les choses ? Comment est-ce qu’on va monter les choses avec peut-être toutes les strates de ce projet ?
J’avais aussi envie qu’il y ait une certaine économie de moyens dans le livre, et très vite j’ai dit qu’il n’y aura qu’une typo, on va choisir qu’une typo, et ce qui a été très beau, c’est que la graphiste, elle a décidé de varier l’échelle de ses typo,
donc lorsqu’on est sur des introductions, lorsque l’on est sur des conclusions, qui sont un peu des textes forts, qui rythment, qui ouvrent et qui ferment les parties,
la typo est plus grande, et puis quand on arrive dans des textes plus théoriques, plus analytiques, plus détaillés, la typo est plus petite. Et ça c’est très intéressant parce que ce que j’ai appris avec les écologues du paysage, peut-être ce que je connaissais déjà aussi un peu, ou beaucoup en tant que photographe, c’est quand on travaille sur le paysage, on va sans cesse changer d’échelle pour le comprendre, et avoir un principe de zoom et de dé-zoom dans le paysage. C’est un ouvrage qui est assez dense, et la graphiste a décidé aussi pour faire des pauses, mais pour peut-être appeler aussi un rapport au film, au cinéma, que pour introduire chaque partie, et les sous-parties, on aurait comme ça des pages qui permettent de respirer, beaucoup plus aérées, comme des cartons en fait qui introduisent et titrent chaque partie.
Et enfin, donc il y avait le principe de laisser une place comme ça, à ces images immersives, grandes en double page. Il fallait une reliure qui s’ouvre bien, pour qu’on puisse les regarder.
Et là, l’éditeur a pris un livre et il a enlevé la jaquette, et il m’a dit, tu vois, ce type de reliure, ça s’ouvre bien. Et moi j’ai vu cette couture comme ça qui était présente et brute, et en même temps que je trouvais très belle, et je lui ai dit, ok, ce sera ça, mais sans la jaquette.
Et après
la galerie La Chambre claire, c’est un espace qui est vitré.
On peut voir les images, il y a possibilité d’avoir des points de vue depuis l’intérieur et l’extérieur.
L’idée que j’ai eue, c’est aussi à l’extérieur que certaines images soient imprimées en noir et blanc, un peu comme la couverture du livre réinterprétée et que quand on rentre dans le lieu,
un peu comme dans le livre, on découvre aussi la couleur. C’est un élément qui peut être assez intéressant parce que ce travail sur les prairies Saint-Martin, c’est aussi un travail de mémoire qui renvoie aussi à l’évolution et la disparition d’un certain nombre d’usages du site. La fin d’un cycle peut être le début d’un autre.
C’était un dispositif qui me semblait pertinent.
Le fait d’avoir choisi les prairies Saint-Martin pour photographier des friches, il y a quelque chose qui est un peu de l’ordre du hasard et quelque chose qui est aussi un peu de l’ordre du circonstanciel, en fait, d’un contexte. À savoir, quand j’ai débuté ma thèse, en tout cas le sujet de ma thèse porte sur la question de la relation à la nature et au sauvage et il prend comme point de départ les travaux d’un anthropologue qui s’appelle Philippe Descola, et qui en 2011 donne un cours au Collège de France qui s’appelle les formes du paysage et qui revient en fait sur le concept de nature et il démontre comment ce concept finalement dans sa définition moderne a créé aussi un grand partage entre d’un côté les humains et les humaines et de l’autre côté les autres espèces vivantes et comment à travers le concept, peut-être les humains et les humaines se seraient détachés de leur environnement et se seraient donnés aussi une forme de supériorité sur l’ensemble des autres espèces et ce concept il va beaucoup le lier à la question de la représentation aussi du paysage et il va montrer comment la représentation du paysage elle a véhiculé, elle a donné forme, elle a peut-être aussi nourri en fait ce grand partage.
Et donc dans le cadre de ma thèse de doctorat
je vais me questionner sur ce concept de nature, sur son lien avec la représentation du paysage d’autant plus que je suis photographe de paysage et je vais essayer de trouver et d’expérimenter et de réfléchir à des formes que j’ai qualifiées d’espace intermédiaire c’est-à-dire entre cette grande césure de voir s’il pouvait y avoir comme un espèce de dégradé en fait et d’intermédiaire entre ces deux concepts de nature et de culture.
Et au moment où je commence ma thèse de doctorat un chercheur écologue du paysage que j’avais rencontré quelques années plus tôt et qui est devenu un ami Jacques Baudry me dit « tiens toi qui t’intéresse à ces espèces intermédiaires et je précise aussi ces espèces intermédiaires je les avais justement rattachées au principe de friche, Jacques me dit : « il se trouve qu’il y a un observatoire d’écologie urbaine qui se monte au prairie Saint-Martin. »
Me questionnant sur cette relation et ce grand partage entre nature et culture, je vais essayer de trouver et de faire de l’expérience et de représenter des paysages que je vais qualifier d’intermédiaires. Et pour ça je vais m’intéresser aux friches parce que les friches en fait, elles commencent un peu par la fin, c’est-à-dire qu’elles commencent par l’abandon d’un projet, une cessation d’activité.
Et du fait d’avoir une certaine vacance dans des usages anthropiques, du fait de ne pas avoir un grand projet et une gestion par des collectivités territoriales, des municipalités, le pouvoir ou de grosses entreprises privées, parce qu’il y a aussi beaucoup de friches industriels, il va y avoir un principe de ré-en-sauvagement et de ré-appropriation de ces espaces, à la fois par ce qu’on pourrait qualifier d’une nature férale, des espèces animales, végétales, mais aussi dans les friches on va trouver un certain type d’usage que nous ne retrouvons pas au moins à d’autres endroits de notre société.
Donc les Prairies Saint-Martin, c’est un site qui est situé au centre de ville de Rennes,
qui s’appelle des prairies, parce qu’au XIXe siècle, c’est bel et bien des prairies. C’est une île, donc c’est un site qui est bordé par le canal de l’île et un bras qui a été creusé sûrement artificiellement. Et au nord,
il y a un moulin pour utiliser la force motrice de l’eau, à la fois pour moudre des céréales.
Et puis au XIXe siècle, du fait de cette présence de l’eau, il va y avoir une activité industrielle qui va se développer et des tanneries.
Il va y avoir sur place une implantation de jardins familiaux,
parce que la ville accueille aussi une population ouvrière, et en fait une population ouvrière mais qui est issue de familles d’agriculteurs, c’est une mutation aussi de la société,
et qui vont venir travailler dans les industries qui sont en train de se développer dans la ville. Et déjà, un point qui est assez intéressant, c’est qu’elles vont importer un certain nombre de leurs pratiques agricoles à l’intérieur des prairies.
Rennes va être bombardée pendant la guerre,
Et donc dans les Prairies, il va aussi y avoir un lotissement qui va se développer dans les années 30 et après guerre, et de manière un peu sauvage puisque parfois sans permis de construire.
La ville, elle va se développer tout autour, mais le site va pas être construit et ainsi qu’une grande coulée verte qui reste à Rennes, parce que dans les années 60, les politiques, les urbanistes sont en train de penser le développement d’un mode de transport qui va devenir très commun, qui est la voiture,
et donc ils vont débuter la construction de la rocade de Rennes, qui va durer plus de 30 ans, et ils vont penser une voie qu’on appelle une pénétrante pour relier l’un des échangeurs au nord de Rennes, au centre-ville, et cette ligne, elle passe par les prairies Saint-Martin.
Et ce projet qui va sommeiller, il va expliquer un certain nombre d’usages et une certaine peut-être identité du site, c’est-à-dire que la ville, elle va avoir une politique de préemption, de rachat des maisons, pour pouvoir à terme mener ce projet-là.
Et donc c’est un site qui va être un peu plus ou moins certaines parties en abandon.
Et cette politique de rachat de la ville fait que les maisons vont être soit dédiées à des ateliers d’artistes et soit après squattées.
Dans les années 90, des associations naturalistes conscientes du caractère assez exceptionnel de ce lieu peu construit à l’intérieur de la ville, qui accueille beaucoup de biodiversité, qui a toute une histoire liée à ces pratiques agricoles importées par des paysans et des agriculteurs, ou des agriculteurs devenus ouvriers ou ouvrières. Les associations vont militer contre la construction et le projet de route. Et le maire de l’époque, Edmond Hervé, va entendre en fait ces revendications. Et la municipalité décide d’abandonner le projet de route.
Mais alors, le site il fait quand même 29 hectares, arrive un autre projet, celui de faire des prairies Saint-Martin un champ d’extension des crues, parce que le site est régulièrement inondé, parce que la ville aussi continue et se développe beaucoup dans les années 90, et y compris sur des terres inondables. Et le projet, il va encore sommeiller pendant 20 ans.
En 2011, la ville va faire des tests sur les nappes phréatiques et l’eau sous les prairies pour donner accès aux jardiniers et aux jardinières à l’eau dans les jardins familiaux. Et en faisant des analyses, elle va découvrir que les eaux et donc les sols sont pollués. Au début, elle va essayer d’encadrer les pratiques des jardiniers, des jardinières en interdisant la consommation de certains types de légumes. Et puis après d’autres analyses, finalement, elle décide de fermer les jardins familiaux pour des questions sanitaires. Et là, elle ressort des cartons, son grand projet d’aménagement de champ d’extension des crues. Et donc pour ça, elle va penser à un modèle de parc naturel urbain. Elle va lancer un concours auquel vont répondre un certain nombre d’agences de paysagistes et d’urbanistes. Et c’est l’agence basse qui va reporter le concours et qui va proposer sur le site de faire d’un côté une réserve naturelle pour protéger la faune et la flore des usagers et des usagères et de l’autre côté, un parc de loisirs.
Là où le projet va être compliqué à mener, c’est que pour le mener à bien, il nécessite d’expulser ou d’exproprier un certain nombre d’usagers et d’usagères des lieux. Tout d’abord les locataires des jardins familiaux pour des questions sanitaires, les personnes qui vivent dans le lotissement,
mais aussi des personnes qui s’installent de manière plus ou moins éphémère à l’intérieur des prairies, puisque les prairies étant ce site aux aspects, comment dire, qui a eu de la préemption, où certaines maisons sont abandonnées, du fait de ce projet qui sommeille certaines personnes qui n’ont pas vraiment d’usage défini. Un certain nombre de personnes en fait se sont installées et c’est devenu, moi ce que j’ai appelé, une zone refuge pour des personnes nomades et dont les choix de vie et d’habitat ne sont pas tout à fait ceux de la norme de nos sociétés, d’appartements et de maisons fixes et sédentaires.
Et donc dans ce contexte-là, des chercheurs et des chercheuses de Rennes 2 et de Rennes 1, de différents laboratoires, Ecobio, Costel, ESO et une association qui s’appelle Bretagne Vivante, étant conscients que le site est en bascule, que par rapport à sa morphologie et par rapport à ses usages,
il va être profondément modifié, décident de lancer un observatoire d’écologie urbaine. Et donc je viens à la première réunion sur les conseils de Jacques, je les écoute et je me dis que dans ce contexte-là, ce serait pertinent de mener un observatoire photographique du paysage.
le principe d’un observatoire photographique du paysage, en fait d’une certaine façon, c’est ancrer ces photographies au sol, c’est-à-dire que l’on va fixer des points, des points de vue photographiques que l’on va reconduire un certain nombre de fois. Donc tout d’abord, la première année, moi j’ai parcouru le site et j’ai mis un an à placer mes points de vue. Et c’était le début d’un moment un peu étonnant parce que tous les jardins familiaux venaient d’être finalement abandonnés, ils restaient encore les cabanes et il restait plein de traces de toutes les plantes qu’ils avaient laissées ou semées, des arbres fruitiers, des bulbes. Donc on avait des traces de ces jardins mais sans les usages et les usagers.
Et aussi ce que j’ai décidé c’est de travailler en argentique parce que j’aime beaucoup le modelé du film et parce que ça m’obligerait aussi à avoir une certaine économie d’image
Et j’ai décidé de travailler à la chambre photographique. Donc la chambre photographique c’est un appareil grand format, un peu comme les appareils à l’ancienne et ce qui est intéressant c’est qu’on a de très grands négatifs qui sont en 4 par 5 et on a des possibilités de mouvement optique aussi pour vraiment complètement construire son image. Et dans les prairies c’est un territoire qui était assez dense parce que beaucoup de haie, beaucoup de végétation donc souvent on a peu de recul et donc j’ai décidé de travailler en grand angle pour avoir un rapport assez immersif au paysage.
Et dans le choix des points de vue, j’ai décidé de photographier les différents types de paysages. La Grande Prairie qui est au sud, les Sous-de-Bois,
les anciens jardins familiaux,
Le lotissement,
Et puis au nord la friche industrielle.
Donc après s’est posé la question du rythme de reconduction et comme le site il est très organique, il y a beaucoup de végétation. J’ai décidé de les reconduire au rythme des saisons et ensuite s’est posé la question de la date de reconduction et en fait j’ai pas fait le choix de me baser sur un calendrier très numéraire mais plutôt de me laisser la liberté de les reconduire à un moment qui me semblerait opportun et c’est ce qui fait que certaines reconductions sont au rythme des floraisons. Je revenais plusieurs fois et j’attendais qu’un arbre, une glycine, fleurisse et c’était le moment où j’allais faire l’image.
Et puis au bout de 3 ans quand le gros oeuvre du parc a commencé parce que le parc il a fallu creuser le champ d’extension des crues. Il y avait un enjeu aussi de dépollution, donc ça a été beaucoup de mouvements de terre qui ont été excavés. À ce moment-là j’ai arrêté l’observatoire photographique. J’ai fait quelques reconductions plutôt au réflexe, un peu comme des images qui me permettraient de comparer ou d’analyser mais pour moi la temporalité de cet espace intermédiaire et de ces paysages intermédiaires c’était vraiment sur cette temporalité de friche.
Ensuite ce que j’ai décidé aussi, comme l’observatoire était lié à des laboratoires en géographie qui travaillent beaucoup sur le climat.
Les prairies Saint-Martin c’est un site qui est fortement végétalisé ce qu’on a appelé aussi un îlot de fraîcheurs dans cet espace de la ville qui du fait du béton et du développement du béton chauffe énormément en été. J’ai décidé en fait de légender chaque images avec évidemment la date et l’heure de la reconduction.
Le temps de pause, parce que pour moi c’était l’idée d’introduire une durée et qu’en fait en fonction de la lumière j’avais pas les mêmes temps de pause en fonction de la saison, en fonction du couvert nuageux.
Et puis aussi de mettre des données météorologiques, la température, la pluviométrie et la vitesse du vent.
Et ça d’autant plus que dans certaines images, en fait le vent on le voit parce que comme j’ai des temps de pause qui sont parfois assez longs, ça a créé des flou de bouger. Et ça c’est quelque chose qui m’a plu parce que ça traduisait un sentiment corporel du paysage.
J’ai choisi aussi des lumières qui sont très marquées. J’ai beaucoup travaillé à contre jour parce qu’en fait la lumière elle traversait la végétation et lui donnait quelque chose de très vivant et de très lumineux. Et parfois en fait ça a créé ce qu’on appelle des flair.
Donc ça a brûlé des morceaux d’image. Et ça c’est quelque chose qui m’a beaucoup intéressée, peut-être pas en tant que chercheuse parce qu’il manquait de la donnée. Mais par contre en tant que plasticienne, pour moi ça traduisait un ressenti physique, sensible et la sensation d’être éblouie par un soleil trop puissant.
Ces points là ils sont devenus métaphoriques dans le travail en histoire de l’art que j’ai mené.
Dans le sens que la première partie du livre c’est sur l’histoire des prairies Saint-Martin et la transformation de cette friche en parc naturel urbain. Et puis ensuite la deuxième partie, et l’un des enjeux de ce travail de thèse.
c’était ensuite de voir à quel modèle, à quelle histoire de la représentation de la nature et du sauvage toujours en lien avec son contexte politique dans son rapport au pouvoir. Comme je l’ai dit, le sauvage c’est ce qui déborde, c’est peut-être qu’à un moment ce qui va nous susciter une certaine forme de désir de liberté mais qu’à un certain moment on va aussi chercher à maitriser. Et il se trouve que les friches les rapprochaient de certains modèles d’un modèle en fait précis paysager qu’on appelle la pastorale.
Sauf qu’au début je ne savais pas l’expliquer, c’était très intuitif.
Et pour moi ces flair, donc j’y reviens, c’est ce que j’ai appelé des points aveugles. Le point aveugle c’est en fait une petite zone dans notre rétine qui est dépourvue en fait de cellules photosensibles pour laisser passer le nerf optique et donc l’information.
Et pour moi ces points aveugles c’était un peu une façon d’aborder aussi notre rapport à l’histoire, à la mémoire. On dit souvent qu’on a le récit et les histoires des vainqueurs et pas nécessairement des marges.
Et pour moi dans mes recherches il y avait justement ce point aveugle et le fait d’associer les friches à des pastorales mais sans pouvoir l’expliquer.
Les friches elles sont souvent qualifiées comme des espaces à la marge parce qu’elles sont à rebours d’une société moderne, puis contemporaine qui s’est construit autour de la question du progrès, de la productivité d’un temps qui est représenté d’ailleurs comme une flèche et d’une croissance aujourd’hui que l’on sait sans limite, sans retour et qui a clairement des effets dans notre rapport aux environnements, dans
notre société du fait d’un héritage moderne, puis ça s’est intensifié au XIXe et au XXe siècle, on est dans un rapport au temps et à la croissance et au progrès qui implique une pratique de surconsommation, de ressources, d’espace.
On a l’impression que c’est une croissance sans limite et sans retour et on en est aujourd’hui clairement victimes dans un contexte de crise écologique et finalement politique qui est liée.
Et les friches comme je les ai expliquées sont des territoires qui échappent parce qu’on les qualifie de friches parce qu’il y a un abandon, une cessation d’activité, ou parfois la friche se développe parce qu’il y a un projet, mais le projet n’arrive pas, donc elles sont un peu à rebours de cette logique productiviste
et donc elles vont accueillir des espèces qui sont spécifiques et aussi des types d’usages que l’on retrouvera peut-être moins ailleurs.
Les friches dans son étymologie, ça vient d’un mot néerlandais qui dit versch et qui a été en fait des terres qui étaient reprises sur l’eau, parce qu’au Pays-Bas c’est très plat, il y a toute cette logique de conquête de la terre sur l’eau mais parfois de retour de l’eau et si elles étaient associées, le mot versch était associé à la notion de frais et de renouveau. Dans le vocabulaire aussi agricole, dans certaines systèmes agronomiques, ça c’est les travaux d’une chercheuse qui s’appelle Annie Antoine qui est à l’université Rennes 2 et qui est historienne, elle a montré qu’en fait on a aussi dans certains systèmes un principe de terre au repos et il y a les jachères qui sont bien connues, mais ce qu’on qualifiait de friches c’était des terres qui étaient mises encore plus longtemps au repos que les jachères et ça c’est intéressant parce que ça veut dire qu’elle faisait partie d’un cycle et que c’était une temporalité de repos qu’on jugeait nécessaire en fait que de nouveau laisser les terres se reconstituer du fait de la pratique de l’agriculture
et les friches elles ont aussi une place très importante dans la question de l’écologie urbaine et dans l’histoire de l’écologie urbaine, donc ça c’est les travaux d’une philosophe Catherine Larrère et d’un agronome Raphaël Larrère sur la question de la nature et en fait l’écologie urbaine elle a commencé à se développer dans des friches de Berlin-Ouest liées au contexte politique, à savoir jusque là les écologues menaient leur pratique dans des lieux plutôt jugés proches de la nature donc des montagnes, le littoral ou des bois, des forêts et éventuellement l’espace aussi la campagne
et quand ces écologues se sont retrouvés bien prisonniers de la partie Ouest et ne pouvant pas circuler librement dans le territoire, ils ont reporté leur regard sur d’autres types d’espace et entre autres une ancienne gare en friche abandonnée et dans laquelle en fait ils ont trouvé des espèces étonnantes et ils ont commencé comme ça à comprendre qu’il y avait aussi une place pour l’écologie urbaine que la ville elle accueillait aussi des espèces animales et végétales et qu’ils trouvaient une diversité assez étonnante dans les friches.
et les friches et ça je l’ai observé aux prairies Saint-Martin et c’est ce que j’ai qualifié d’une zone refuge elles vont abriter en fait des personnes qui n’ont pas un mode de vie nécessairement sédentaire ou qui ne rentrent pas dans la norme de notre pratique, du fait d’habiter dans des appartements ou dans des maisons et en fait ça j’ai envie de dire j’ai même pas nécessairement choisi de le photographier c’est presque quelque chose qui est venu spontanément c’est à dire que j’ai posé mes points de vue
et au cours de ces trois ans certains points de vue ont été squattés et d’ailleurs ça impliquait toute une réflexion pour moi tout d’abord à partir du moment où un point de vue était squatté pour moi il était impensable de faire l’image sans l’autorisation des squatteurs et des squatteuses
et j’attendais qu’iel soient présents et présentes sur place pour leur demander l’autorisation parce que j’estimais que ils avaient construit un chez elles et un chez eux et dans cette pratique d’habitat nomade il y avait plein de contextes différents c’est à dire des personnes pour qui c’était une situation d’urgence pour le coup c’était pas un choix, c’était lié à une forme de précarité et il fallait plutôt trouver des solutions.
Pour d’autres personnes à l’intérieur des prairies c’était un vrai choix de vie les prairies étaient identifiées comme ce que j’ai appelé un spot pour des personnes qui vivent en camion et qui pouvaient se garer et trouver un lieu calme pour se loger le temps d’une soirée ou pendant quelques jours ou plusieurs semaines et c’était des personnes par exemple qui étaient intermittentes du spectacle donc il y avait une profession qui les amenait beaucoup à bouger et pas d’intérêt finalement d’avoir un lieu fixe à Rennes certaines étaient aussi étudiants et étudiantes ou parfois apprenties donc de nouveau ayant besoin de vivre sur Rennes quelques mois et du fait de la complexité pour se loger et bien préféraient vivre en camion et puis les personnes qui tout simplement sont nomades et ne peuvent pas vivre dans un habitat sédentaire et aux prairies donc il y avait aussi ce lotissement avec des maisons et des maisons qui allaient être achetées par la ville
et une personne à l’intérieur des prairies qui elle-même s’était installée dans une de ces maisons mettait en relation des personnes qui avaient besoin de logements avec les propriétaires des maisons pour qu’elles puissent trouver un toit et être à l’abri et puis aussi il y a eu certaines cabanes qui ont été squattées entre autres celles avec cette très belle glycine et j’ai échangé plusieurs fois avec cette personne et j’ai su après qu’elle s’était relogée ailleurs mais c’était un passage de sa vie où en fait elle avait besoin et elle avait choisi de s’installer ici cette personne avait recueilli des chiens il avait toute une portée de petits chiots et il était très accueillant et à chaque fois que je venais il me proposait un café et on discutait de sa relation aussi au paysage, à la nature ça
a été des discussions informelles parce que les personnes qui habitaient qui fréquentaient les prairies étaient assez étonnées de me voir souvent revenir avec cet appareil qui est une chambre photographique qui est assez impressionnant, qui me questionnait dessus et ça a été l’occasion de discussions informelles et aussi une fois que j’ai fini l’observatoire j’ai pu récupérer des témoignages d’une artiste sonore, Lou Lejarre qui avait eu une commande par une fondation sur le mal logement et qui avait pu justement s’entretenir avec des personnes qui se squattaient les maisons et c’était très intéressant parce que en tout cas toutes les personnes qui s’étaient installées sur place étaient extrêmement… en tout cas toutes celles avec qui j’ai échangé évidemment je ne prétends pas avoir fait une enquête sociologique mais
en tout cas toutes les personnes avec qui j’ai échangé étaient extrêmement sensibles au caractère végétalisé aux animaux, ils me disaient tiens au prairie en fait il y a un renard ils ont fait des cabanes pour des oiseaux il y avait un principe à côté du lotissement plutôt d’autogestion ils ont essayé de faire un jardin, des réserves d’eau
et voilà c’était pas un site anodin pour elles et eux et je pense que c’était une forme de refuge et il faut savoir aussi que dans son histoire les prairies dans les années 60 étaient un champ de foire donc étaient aussi dédiées à l’habitat mobile et dans la grande prairie les forains venaient se garer ou ce qu’on appelait à l’époque des gitans et c’est d’ailleurs pour ça qu’on a le terrain d’accueil des gens du voyage au nord des prairies Saint-Martin, du côté de cimetière du Nord en fait c’est ensuite la municipalité a décidé de créer et là c’était assez engagé de sa part de créer un terrain pour accueillir ces personnes.
Effectivement je pense qu’il y a un… mon travail part… En tout cas, le moteur de mon travail, et ce qui fait, je pense que… l’un des moteurs, en tout cas,
c’est un contexte de crise écologique, climatique, politique,
et une réflexion sur ce qu’il y a un moment nous pousse à agir. C’est-à-dire, lorsqu’on sait qu’un modèle n’est pas pérenne, et aujourd’hui, on sait clairement qu’on consomme trop, on pollue trop, et on a sans cesse, en fait, des retours d’événements climatiques graves.
Qu’est-ce qui a un moment nous fait changer de modèle et de normes ? Qu’est-ce qui nous pousse à agir ? Et j’ai l’impression, en fait, qu’on a besoin de plusieurs aspects, et que, dans notre histoire occidentale, on a divisé et dissocié et a tort. C’est-à-dire qu’on a besoin de savoir, on a besoin de connaissances, et pour ça, la science, la recherche sont des moyens fondamentaux pour produire et de la connaissance et du savoir.
On a besoin aussi d’émotion, parce que je pense que l’émotion, dans émotion, il y a le fait de se mouvoir, et peut-être le fait de trouver quelque chose de beau, ou au contraire, parfois, de ressentir une forme de colère, ou de tristesse, c’est ce qui va nous pousser à agir.
Et l’autre aspect des choses qui me semble important, c’est aussi de se dire qu’à un certain moments dans un même projet, et c’est la question de la recherche création, à la fois je vais documenter, et j’ai eu le souci de présenter différents points de vue, le point de vue des paysagistes, le point de vue d’un élu de la municipalité, d’essayer de comprendre qu’elles étaient et d’expliciter, qu’elles étaient leurs enjeux, leurs contraintes, et je pense que dans le regard qu’on peut avoir sur le site des prairies Saint-Martin, c’est absolument pas manichéen, c’est pas bien ou mal. Un certain moment, il y a un certain nombre d’enjeux urbanistiques, il y a un choix qui est celui de la ville, il y a aussi des réalités à l’intérieur de ce site, liées à la friche, ça c’est un aspect qui me semble important à préciser.
J’ai l’impression qu’on a aussi dans notre rapport au monde, besoin d’avoir un rapport sensible et sensoriel, y compris au paysage. Et donc il se trouve que dans beaucoup de mes projets, que je le choisisse ou que je le choisisse pas, travaillant sur des questions de paysage en lien avec des questions politiques et écologiques, sans cesse, je croie des luttes. Et je crois que c’est symptomatique de la société dans laquelle on vit. C’est-à-dire peut-être des personnes qui essaient d’imaginer d’autres façons de faire, d’autres modes de vie, et un système qui est aussi très présent et qui à un moment écrase ces altérités.
Un évènement porté par le service culturel qui s’inscrit dans le cadre du programme en ligne de l’Alliance Emerge.
Une production Université Rennes 2 réalisée par le Centre de Ressources et d’Études Audiovisuelles de l’Université Rennes 2.
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