Mardi de l’égalité – Pour Britney, Elisabeth et les autres : l’enfermement psychatrique féminin au prisme littéraire
Résumé
En partenariat avec la Mission égalité de l’Université Rennes 2 et le festival littéraire des Champs Libres, Jardins d’hiver
Louise Chennevière et Adèle Yon ont publié récemment des récits interrogeant l’enfermement des femmes en structures psychiatriques – et plus généralement la pathologisation de comportements féminins jugés en décalage.
Dans Pour Britney (2024, P.O.L), Louise Chennevière écrit une lettre intense et poétique à l’adolescente qu’elle était, à Britney Spears et à Nelly Arcan dont elle a pu observer la chute presque en direct à la télévision : pourquoi la société exclut-elle ces femmes qui ne souhaitent rien d’autre qu’être maîtresses d’elles-mêmes ? En quoi le diagnostic de trouble mental permet‑il le contrôle de ces femmes en quête d’agentivité ?
Dans Mon vrai nom est Elisabeth (2025, Les éditions du sous-sol), Adèle Yon enquête sur son arrière-grand-mère Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1940, internée pendant 17 ans, et dont le fantôme pèse sur les femmes de la famille.
Cette rencontre est l’occasion, pour Cécile Cunin, doctorante en Histoire de l’Art, et Gaëlle Debeaux, maîtresse de conférences en Littérature comparée à l’Université Rennes 2, d’aborder l’enfermement médical des femmes à travers un dialogue avec deux autrices contemporaines qui font de la littérature un espace de lutte.
Transcription
Eh bien, bonsoir à tous et à toutes. Alors le papier à l’endroit c’est mieux. Merci pour votre présence en nombre
pour ce nouveau Mardi de l’égalité. Je remercie la mission Égalité
et le service culturelpour cette programmationainsi que l’équipe technique du CREA
pour leur accompagnement. Comme pour les précédents rendez-vous,
cette rencontre est filméeet sera prochainement
mise en ligne sur l’aire d’uafin d’être accessible
au plus grand nombre. Ce soir nous nous retrouvons
pour une table intitulée »Pour Britney, Élisabeth et les autres…l’enfermement psychiatrique féminin
au prisme littéraire. « Nous avons le plaisir
d’accueillir deux autrices…dont les ouvrages interrogent de front
l’enfermement des femmesen structure psychiatriqueet plus largement, le contrôle des corps
et des esprits au nom du soin. Louise Chennevière
et son livre Veiller sur elle et Adèle Yon
avec Mon vrai nom est Elisabeth proposent des récits qui donnent voixà celles dont la parole est trop souvent
disqualifiée ou confisquée. Ce Mardi de l’égalité s’inscrit
dans l’engagement de l’Université Rennes 2pour l’égalité,
la lutte contre les discriminationset contre toutes les formes de violences
notamment sexistes et sexuelles. Ces rencontres invitent chacun et chacune
à croiser leur regardpour mettre en lumière
des expériences d’inégalitéset ouvrir des espaces de débat. En interrogeant ce soir les liens
entre enfermement psychiatriquenormes de genre et pouvoir médicalnous questionnons la manière
dont nos institutions participentà la production
ou à la contestation de ces violences. Ce Mardi entre par ailleurs en résonanceavec le festival littéraire
Jardins d’hiver des Champs Libresqui vient de se terminer dimanche. Et puis notre partenaire,
la librairie Comment diremet à votre disposition les ouvrages
de Louise Chennevière et d’Adèle Yon. La table ronde de ce soir
est animée par Cécile Cunindoctorante en histoire de l’artet Gaëlle Debeaux, maîtresse de conférence
en littérature comparéeici dans notre université. Nous reviendrons
sur les contextes historiquesles archives et les témoignages
qui nourrissent les livres de nos invitéesmais aussi sur les enjeux contemporains. Comment écoute-t-on la parole
des femmes psychiatrisées ?Quels liens tissons-nous
entre enfermement psychiatriqueet enfermement dans les normes de genre ?Comment la littérature
peut-elle devenir un outil de résistancede réparationvoire de transformation sociale ?Je remercie chaleureusement
toutes nos invitéesd’avoir accepté de partager leurs travauxet leurs réflexions avec nous. et vous souhaite une très belle soirée. Je laisse maintenant la parole
à nos intervenantes. [applaudissements]Merci beaucoup Emmanuelle. On va donc commencer cette rencontre. Bonsoir à toutes et à tous. Merci beaucoup toutes les deux
d’être présentes avec nous ce soir. Ça nous fait très plaisir. Je vais prendre le temps
de vous présenteravant de vous poser
les premières questions. Donc Louise Chenevièretu es autricetu es aussi musicienne,
tu fais de la musique. Et tu es là ce soir
parce que tu es l’autrice de trois récitstous trois parus chez P. O. L
entre 2019 et 2024. D’abord Comme la chienne ,
un récit polyphoniquedonnant la voix à des femmes
ayant vécu des expériences traumatiquesc’est un résumé à la fois
très peu fidèle et assez fidèle. Mausolée , un texte très fort, un journalou une lettre de séparation
adressée par une femmeà celui qui est parti. Et puis Pour Britney ,
là aussi texte très fort égalementqui vient juste de sortir en poche
chez Folio le 5 février je croisdont nous allons plus
directement parler ce soir. Dans ce texte, tu t’adresses à la foisà Britney Spears, héroïne de ton enfanceà Nelly Arcan, écrivaine québécoise
que tu découvres arrivée à l’âge adulteet à la petite fille que tu as été…et qui a appris à détester
ce qui la rendait heureusec’est-à-dire cette figure de Britney,
sa joie, son énergie. Ces figures de Britney et de Nelly
subissent dès leur plus jeune âgeune sexualisation exacerbée,
c’est ce dont tu parles dans ton texte. Une sexualisation exacerbée
de la part de la société patriarcaledans laquelle elles évoluent,
dans laquelle elles performent. Dans ton texte tu interroges la façon
dont cela a pu les conduire à la foliemais aussi comment on s’empare
en tant que fille ou en tant que femmede ces modèles paradoxaux. Adèle Yon quant à toi, tu as fait paraître
en 2025 aux Éditions du sous-solMon vrai nom est Elisabeth . Un livre qui a connu
et qui connaît toujours un grand succèset qui a reçu de nombreux prix. Dans ce récit tu reviens
sur ton aïeul BetsyÉlisabeth de son vrai nomet sa trajectoire de vie
et sa trajectoire psychiatrique, les deux. Peut-être parce qu’elle n’acceptait pas
le cadre social imposése marier
et avoir des enfants très rapidementÉlisabeth est internée
en asile psychiatriqueaprès ses premières grossesseset n’en ressortira
qu’après de très longues années. Tu interroges
dans le récit que tu nous livres icice diagnostic de schizophréniequi est inscrit sur son dossier
de façon un peu mystérieuseet tu reviens
sur l’histoire de la lobotomiequ’elle subira pendant son internementà la fois cette histoire
qui lui est propre et intimeet l’histoire générale
de cette pratique médicale. Ton livre est composé
de plusieurs documentsretrouvés dans les archives familiales
ou les archives officielles. Mais il est aussi tissé d’un récit
plus intime de ta propre trajectoireau sein de cette histoire familialede ces obsessions qui se transmettent
de femme en fille, de fille en femme. Peut-être la première question
qu’on avait envie de te poser avec Cécile…c’était tout simplement de revenir
sur la genèse de ce projetpuisqu’on le sait,
Mon vrai nom est Elisabeth est d’abord pour toi
un travail de thèse, de recherchespécifiquement de recherche-création. Puis, c’est aussi un travail
qui réléchissait au départà un corpus cinématographiquedonc Jane Eyre et Rebecca qui sont des films
adaptés d’œuvres littérairesavec au centre des figures…ou plutôt à la périphérie de ces œuvresdes figures de femmesdésignées comme folles
et qui viennent hanter les vivants. Et toi, dans ton travail,
tu expliques dans le texteque tu as perçu une forme de coïncidence
entre ces préoccupations de rechercheet des préoccupations plus intimes. Finalement, ce qu’on veut te demanderc’est comment tous ces aspects-là
se sont noués pour toi ?Comment on en vient à porter
un tel projet de recherche…et comment est-ce que…quelle différence il y a-t-ils’il y en a uneentre le texte de la thèse,
celui que tu as soutenuet le roman qu’on lit ? »Roman » n’est pas une bonne étiquettedisons, le récit
que l’on lit dans le livre ?Bonsoir. Je suis très heureuse de vous voir
si nombreux et nombreuses ce soir. Merci pour cette introduction. Alors concernant le livre,
l’étiquette de roman ne me dérange pas. Je considère que le roman est plus défini
par le travail de mise en formeque par des questions de fiction. Donc voilà, je me l’approprie volontiersmais je l’appelle « le livre ». Le livre et la thèse
sont absolument la même chose. Il y a simplement une centaine de pages
en plus dans la thèse que j’ai ajoutéesmais a posteriori
et qui sont une sorte d’épilogueoù je retraverse un peu
les résultats de ma rechercherelativement aux différentes disciplines
que j’ai croiséesdonc en histoire de la psychiatrie,
en cinéma, en histoire et en sociologie. Mais sinon, c’est le même texte. Et je défends ce livre
comme un livre de recherche et de créationdans le sens fort des deux. La manière dont ce texte est…En fait, ce texte est né
en même temps comme un livrec’est-à-dire quelque chose
que j’avais le désir de publiermais aussi comme une thèsedonc quelque chose qui se destinait
à un public universitaire et scientifique…c’est quand même la vocation d’une thèseet enfin, un ouvrage
que j’écrivais pour ma famillepuisqu’au fur et à mesure
que j’avançais dans l’enquêteje rassemblais un certain
nombre de documents, de preuvesqu’il fallait aussi
que je puisse leur remettre. Et c’est complètement indissociable. C’est-à-dire qu’à aucun moment…quand l’écriture de ce livre a commencéc’était déjà les trois à la fois. Si la question c’est »À quel moment peut-on décider
que ce type d’enquêtepuisse aussi être une thèse ? »Ça m’est effectivement venu…En réalité pour plein de raisonsmais peut-être si on le lie
avec cette question des doubles fantômes…Au départ, c’est effectivement…Moi, j’ai fait des études
en philosophie et en cinéma. Au départ mon projet de thèse
n’était même pas sur les doubles fantômesc’était encore plus éloigné. Mais quelque partpeut-être que vous pourrez
comprendre la proximité. Ça dit aussi quelque chose
de l’écriture finale. C’était une thèse sur le montagetel que Eisenstein le proposait
ou proposait de l’inventer sur un filmqui devait se dérouler intégralement
dans un gratte-ciel de verreet dans lequel on aurait pu voirdes scènes différentes
se dérouler en même tempsgrâce à la transparence du verre. Ça n’avait vraiment
rien à voir ni avec le sujetni avec la thématique du livre. Et le double fantôme
était un motif cinématographiquequi s’est mis
à complètement m’obséder en parallèledans les cours de cinéma que je donnaissans que je ne comprenne
jamais véritablement pourquoi. Et très longtemps,
enfin pendant un certain temps…j’ai avancé dans l’enquête sur Élisabethqui au départ n’était pas
une question d’écrituremais une question de nécessité. Je suis dans une situation personnelle
compliquée et je dois m’en sortir. Et je ne sais pas pourquoij’ai l’intuition qu’il n’y a que l’enquête
sur le destin de cette femmequi va me permettre de comprendre
et de me sortir de cette position. Mais pendant longtemps
je n’ai pas fait le lienentre l’histoire de cette femme,
pour moi et dans ma familleet ces motifs de doubles fantômes
tels que Jane Eyre et Rebecca soit des motifs dans lesquels on retrouve
des parcours d’apprentissage au fémininoù la jeune protagoniste
apprend à se construirecomme bonne épouse et comme bonne mèreen s’opposant
à un personnage féminin horrifiquequi est
tout ce qu’elle ne doit pas devenirla folle, la menteuse,
celle qui ne veut pas d’enfant, l’adultère…Donc dit comme ça
ça saute aux yeux évidemmentmais le comprendre
m’a déjà pris un certain temps. Et quand je l’ai compris…C’est une raison parmi d’autresmais quand je l’ai compris…il est devenu évident
que cette enquête sur Élisabethétait un travail de recherchequi pouvait se justifier comme telparce que c’était vraiment
une manière de prendre…dans sa source intimeune question de recherchequi était une question scientifique
voire une question cinématographique. Et ça, c’est une posture de recherche
que je défends absolumentet que je continue à défendre…qui est le fait de se demander »Pourquoi cherche-t-on ?Qu’est-ce qui nous anime
en tant que chercheuse ou chercheur ?Qu’est-ce qui se meut en nous
face à une question de recherche ? »Il est nécessaire de porter les yeux
sur ce désir-là, sur ce désir premieravant ou en même temps que l’on se lance
dans un processus de recherche plus large. Et donc, d’une certaine manière…c’est ma manière de le faire
en quelque sorte. C’est intéressant
ce que tu viens de dire làsur comprendre ce qui anime
la motivation de la recherche. Je suppose Louise
que tu peux tout à fait te le réappropriersur le fait d’avoir des sujets
comme ceux-làqui nous travaillent
et qu’on a envie de travailleret j’ai l’impression
que le geste n’est pas très différent. Si tu veux aussi Louise,
revenir un peu pour nous sur tes œuvrespuisque Pour Britney
est ta troisième oeuvre publiée…qui s’inscrit je trouve,
dans la lignée des précédentesavec ce geste d’adresse qu’on retrouve
entre Mausolée et Pour Britney . Et puis la question de…de la façon dont la société patriarcale
façonne les femmesles condamne aussi à des destinées
que l’on peut estimer parfois tragiques. Et ma question serait
peut-être un peu double. D’une part, comment situes-tu Pour Britney
dans ce premier panorama de ton œuvre ?Et d’autre part,
comment ce que vient de dire Adèle sur…sur les motivations intimes liées
à un travail de recherche par l’écriturese nouent dans ton travail à toi ?Alors, moi j’ai…Bonsoir. Moi je n’ai jamais penséqu’une forme d’art
ou de philosophie pouvait être déliéede l’intimité de l’auteur ou de l’autrice. Nietzsche a dit ça il y a très longtemps. Il a dit que chaque philosophie
répond à des problèmes intimes. Je pense donc que le problème
est que l’on a posé une objectivitéet une vérité
qui étaient ultra déterminées. Et je pense que nos travauxet à toute personne qui se sait situéepartent forcément de cet endroit-làd’un endroit intime. Moi mon travail part aussi toujours de là. C’est-à-dire
que tous mes textes sont des réponsesà des questions intimes, des nécessités. Il n’y a jamais de séparation
entre les textes et la vie. C’est pour ça que
je ne suis pas très bonne à…Enfin je pourrais peut-être
écrire sur commandemais ça ne marche pas
car pour moi il y a quelque chose de…comment affronte-t-on les questions ?Donc pour Mausolée qui était un livre
sur la rupture amoureusej’ai eu besoin de relire
tous les grands romans d’amourde lire
toutes les philosophies sur l’amour. Donc je mène aussi
un travail de recherche en amont. Par contre j’ai tendance entre guillemets
à l’effacer dans mes textes. C’est-à-dire
que ça se manifeste d’une autre manière. Pour Comme la chienne par exemple
j’ai énormément lu la Biblepour essayer de comprendrede quelle source venait aussi
cette aliénation des femmesqui est toujours la même. Si vous prenez Britney Spearsc’est toujours
la question de la virginité. Enfin, c’est la même chose. Et donc, tous les titres des chapitres
étaient tirés de la Bible. Ça par exemple,
je pense que personne ne l’a vu. Donc je…C’est un peu le même genre de processusdans le sens
où il y a quelque chose, une nécessitéque je ressens,
que j’ai besoin d’exprimer. Il y a ce travail de recherche,
et ensuite il y a le travail d’écriture. Pareil je n’ai pas de mot particulier. D’ailleurs Pour Britney on me demande
si c’est un essai ou un récit. Je ne sais pas bienmais je n’ai pas vraiment besoin
de savoir ou de…ou de séparer. On en parlait
dans la littérature anglo-saxonnece sont des formes
qui existent beaucoup plus. Par exemple je pense à Maggie Nelson,
qui ne se pose pas ces questions-là. Je me sens assez proche de ça. Déjà dans la forme,
ce qui donne une plus grande liberté. Et Pour Britney c’est la première fois
que j’ai vraiment parlé en mon nom. Et je pense
que je ne reviendrai pas en arrière. C’est-à-dire
que je me suis vraiment défaitedes restes de fictionnalité qu’il y avait. Pas de mise en forme et de travailparce qu’évidemment
c’est toujours la question complexe. Ce n’est pas
parce que ce n’est pas un récit fictionnelqu’il n’y a pas
un énorme travail de mise en forme. Et d’ailleurs
l’image qui ouvre Pour Britney …Alors c’est assez drôle
parce que je parle d’une photoque j’aurais retrouvée enfant
dans un carton. Cette photo n’existe pas. Mais au début de la promo de Britney partout où j’allais
les gens voulaient voir cette photo. Et du coup, je me suis sentie
comme une impost…On dit quoi ? Imposteuse ? Impostrice ?Ça n’existe pas peut-être. Imposteurice ?Et je me disais
« Mais merde ils veulent voir la photoc’est horrible, je ne peux pas dire
qu’elle n’existe pas. « Alors que c’est une image littéraire
dont j’ai eu besoin. Elle aurait pu exister. On revient à la question du vraisemblableune question littéraire
qui existe depuis toujours. Donc il y a un travail de mise en forme. Néanmoins c’est vrai qu’avec ce textec’est la première fois
que je parle en mon nomet je pense
que c’est vraiment parce que pour moiil s’agissait de défendre ces deux femmes,
Nelly Arcan et Britney Spears. J’avais le sentiment
de ne pas pouvoir le fairesans me mouiller moi aussi
dans cette histoire. Je ne pouvais pas les prendre
comme de simples objets. J’avais besoin de dire de manière intimepourquoi Britney avait été si importante
dans ma constructionpourquoi Nelly Arcan
avait été si importanteet pourquoi ces femmes
nous avaient été confisquées. Donc voilà, c’est la première fois
que j’ai parlé en mon nom et…Ça fait écho à ton titre d’ailleurs. Mais maintenant
je vais vraiment continuer comme ça. Merci beaucoup
pour cette parfaite transitionparce qu’on voulait justement revenir
sur les titres et l’espèce de coïncidence…mais…des titres qui exhibent des prénoms. Mon vrai nom est Elisabeth
et Pour Britney . On aurait pu faire figurer également
le prénom de Nelly en l’occurence. Et en fait, on s’est demandé avec Cécile…quelle signification on pouvait voir
derrière ce geste d’exhiber…alors, dans le bon sens du terme,
ce prénom sur la couverture. Mon vrai nom est Elisabeth par exempleest tiré d’une des lettres d’Élisabethqui est surnommée
par l’intégralité de sa famille « Betsy ». Donc je trouve qu’il y a un gestedans le fait de mettre
cette phrase-là en titre du texte. Et puis, on s’était demandé aussi
pour toi, Louise, finalementpourquoi « Britney »
et pas « Britney Spears » ?Pourquoi que le prénom ?Qu’est-ce que vous auriez
à partager avec nous sur ce choixd’exhiber le prénom
de vos héroïnes si on veut…sur la couverture, au côté du vôtre ?Je serais intéressée
de savoir si pour toi, le titre…Je crois que c’est un texte
que tu as écrit assez vite. Je ne sais pas si le titre
a tout de suite été là pour toi. Oui ? Ok. Pour moi, absolument pas. Ça a vraiment été une très longue écoute,
j’ai envie de dire. Qu’est-ce que…Ça ne me ressemble pas du tout. J’ai commencé à écrire plein de trucs
que je n’ai jamais finismais qui avaient des titres très fixeset là, c’était vraiment l’inverse. J’avançais, j’avançais, j’avançais. Le texte n’en finissait plus
et je n’avais pas de titre. Ce titre m’est venu d’une manière
que j’aime bien racontercar c’est vraiment la singularité
de la relation que j’ai eue avec Élisabethla relation non mystiquependant l’écriture du livre. C’est que la correspondance…Enfin, pour les personnes
qui ont lu le livrevous savez qu’il y a des morceaux
de la correspondancequ’elle entretient avec André
mon arrière grand-pèrequand il est encore son fiancé en 1940. J’en ai reproduit environ
une trentaine de pages en tout. En réalité il y a 200 ou 300 lettres. C’est une quantité extrêmement importante
que je n’ai pas pu lire tout de suiteau moment
où ma grand-mère me les a donnéesmais que j’ai lues en continudurant les trois ou quatre ans
qu’a duré l’enquête. C’était une sorte
de ligne téléphoniqueavec le passé et l’au-delàoù…Pour moi, c’est dans ces échangesque s’est inscrit ce que j’appellerais
l’ironie ou l’humour d’Élisabeth. Ça tient à moi de le regarder avec humourcar c’est plus proche
de l’ironie tragique que de l’humour. Mais pour vous direje lisais dans ces lettres,
tellement de phrasesqui venaient ponctuer et commenter
ce que j’étais en train de découvrirque j’avais l’impression
qu’elle commentait au présentce que j’étais en train de vivre
et de traverser dans mon enquête. Le titre est apparu comme ça. Dans ce moment où j’avais sentioù j’avais déjà senti
ce moment magnifique où le texte est làet où je sais qu’il n’y aura pas rien,
même s’il n’est pas publiémême s’il n’est pas lu
pour moi, il y aura un texte. Je replongeais comme je le faisais souvent
dans des morceaux de sa correspondance. Je lis ou je relis,
c’est difficile de le savoircette lettre, ce postcriptum
d’une lettre qu’elle écrit à Andréoù elle dit : « P. -S. savez-vous
que mon vrai nom est Élisabeth ? »Et là ça me frappe comme une évidence. D’une certaine manière,
c’est elle qui me donne ce titre. Et c’est elle qui…Voilà l’histoire de ce titre. Je ne souligne pas
l’importance qu’il y avaità remettre cette véritable identité…Véritable au sens où
c’est elle qui se la donne. Ce n’est pas tant
que ce soit son prénom civilpar opposition à son surnom. C’est le fait que c’est elle qui dit »Mon vrai nom, c’est ça. « C’est le seul acte de pouvoir
qu’elle a sur sa propre identitépendant toute cette histoire. Donc, il y avait çaet il y avait une raison
qui reflète plus mon intention qui…J’ai passé un anrien qu’à m’empêtrer
dans l’organisation de ce livre. C’est ce que je vous disais tout à l’heurec’est à la fois
un livre de littérature, une thèseet un texte
que je destinais à ma familledonc je ne parvenais pas
à trouver la forme juste et…et j’étais égarée dans tous les possibles. Au bout d’un an de souffrance
assez intense d’écriture de mon côtéje me suis dit : « Ça suffit maintenant. Que veux-tu dire avec cette histoire ?C’est quoi le plus important pour toi ? »Je me suis dit : « J’ai été transpercée
par la souffrance de cette femmependant les trois ans
où elle m’a accompagnéeet s’il y a une seule chose
qui doit compterc’est qu’elle ait une place quelque part. « Ce livre est son mausolée,
j’aime beaucoup ce mot. C’est sa tombe. Surtout quand on sait
qu’elle est enterrée avec son mariau cimetière sous une pierre tombale,
en région parisienne. Donc non, ça ne va pas. Il faut un autre espace possible…il lui faut une autre placeet je veux que ce soit ça. Dans la masse de choses que j’avaisj’ai pris tous les documents d’archives
qui parlent d’Élisabethles archives institutionnelles
ou familiales. Je les ai organisées chronologiquementet j’ai pu créer une Élisabeth de papierqui est venue structurer mon texte. C’est son épitaphe aussi. C’est sa voix
dans Mon vrai nom est Elisabeth . Aujourd’hui,
c’est ce que j’écrirais sur sa tombesi je pouvais la déplacer
et la mettre ailleurs. Et pour Britney ?En tout cas, ça fait écho. Je pense que, quand le titre est làle livre est là, il y a un truc un peu…Il y a un moment où ça apparaît
et on se dit que c’est çamais ce n’est pas toujours le cas. Mais celui-là est venu tout de suite
car c’était vraiment…J’ai commencé à écrire ce livre
quand j’ai lu les mémoires de Britney. Je les ai lues en une nuit, par hasard. À l’instant où j’ai fini
j’ai su qu’il fallait que j’agissecar je me suis ditque non seulement le monde l’avait trahie
mais que moi aussi. Vraiment. Je me devais de lui rendre quelque chose. J’ai tout de suite su,
un peu pour les mêmes raisonsque je voulais inscrire son prénom làcar d’habitude on ne la met pas là,
pas sur un livre de littérature. Pour moi, il y avait aussi un geste. Car même si l’on parle
beaucoup d’elle aujourd’huic’est en tant que pop star déchueou comme d’une victime,
d’une icône ou je ne sais quoi. J’avais vraiment envie
de lui donner une place différente. Britney, surtout sur les couvertures
de P. O. L. un peu sérieusesce n’est pas l’endroit juste
mais j’avais une sorte de plaisirde jouissance d’enfant
de me dire : « OK, je fais ça. « Je transgresse un ordre
qui ne voudrait pasque ce soit cet endroit-là. Ça n’a pas toujours été facile
car je me posais la question au début decomment parler d’elle sans parler d’elle
comme les médias le font. Je n’étais pas plongée
dans les archives institutionnellesmais dans les articles de presse. Il y avait tout ce discours de pop star
que j’ai essayé de ne pas…J’ai eu l’impression
de la déplacer avec ce livre. C’est venu tout de suite,
car je me suis dit : « C’est pour elle. C’est en son nom que je veux parler. « La juste question qu’il y a eu
c’était si je mets aussi…Et pour Nelly, car dans le livre,
je parle aussi de Nelly Arcanqui est une femme,
une très grande autricequi s’est suicidée
pour des raisons évidentescar elle n’a pas été entendue. Elle a toujours été ramenée à son corps
et les textes qu’elle a écritsnotamment sur le viol, ont été pris
comme des textes érotiques. Il y a eu plusieurs choses en jeu,
maintenant que j’y pense. Britney, je l’ai vraiment connue. J’ai eu…Enfin, « Je l’ai vraiment connue. « En tant qu’enfant, j’ai eu
une relation intime et forte avec elle. Quand je découvre Nelly,
elle est déjà morte. Il y a quelque chose
qui était plus juste pour moidans cette adresse à cette femme
qui symbolise aussi mon enfance…et peut-être l’idée
qu’elle est encore vivante. Voilà, j’espère que…Bien sûr, a priori
ce livre ne lui parviendra pasmais dans l’idée
c’est un témoignage d’amouret peut-être une forme de réparation. Vous l’avez dit
à plusieurs reprises toutes les deuxvous vous inscriviez plutôt
dans cette étiquette de la non-fictionmême si l’étiquette roman fonctionne aussi
car c’est très malléable comme forme. Ce qui nous a intéressées,
c’est que l’on voit bien que BritneyNelly, Élisabeth sont prisonnières
de fiction d’une certaine façon. D’une certaine fiction de la féminitéde chemins qui sont ceux de la féminitéde chemins incontournables. La question de la maternité,
qu’elle soit redoutéepour le cas d’Élisabethou qu’elle soit ardemment
désirée pour le cas de Britneymais dans les deux cas, mal vécue. D’une certaine façonon a eu l’impression que vos textes
cherchaient à discuter ces fictionsces récits qui s’imposent
aux trajectoires de femmeset qu’ils venaient réfléchir à cette idéeen tant que femme
qu’on serait peut-être malade…Mais pas seulement en tant que femme. Malade de ces fictions qui nous enferment. Est-ce que c’est quelque chose
que vous avez cherché à travailler ?Elles sont prisonnières de ces fictions. Elles sont aussi
prisonnières des étiquettes. Je n’échangerai jamais
une étiquette pour une autre. Et je…Je ne me suis jamais
revendiquée d’autres chosespar opposition au roman
ou à la non-fiction. Je suis très mal à l’aise
avec l’idée de classer. C’est une question
que l’on me pose souvent…Je suppose que toi aussi. Où est-ce qu’on classe ce livre
dans les librairies ?Gros problème commercial. C’est un problème commercial
et non un problème littéraire. Et…Je le dis plus ou moins ironiquement »Je ne remplace pas
une étiquette par une autre. « car ça a été
un principe d’écriture très fort pour moi. Il y a une chose dans laquelle
je ne voulais pas tomber. Ce n’était même pas
une décision prise rationnellementmais une forte intuition. Je m’empêchais
tout le temps dans l’écriturede remplacer toutes les manièrespar lesquelles
elle avait été définie au cours de sa viepar différentes institutions,
différentes personnespar une autre manière. Je ne penserai jamais atteindre
ou dire la vérité sur Élisabeth. La seule personne en droit
de dire la vérité dans ce livrec’est elle et c’est dans le titre. Je n’ai aucune prétention
d’accéder à quoi que ce soitcomme une définition de cette femme. Je pense que tout le livre est construit
pour essayer de ne pas…D’ouvrir à l’infini
le kaléidoscope de son identitéplutôt qu’il y ait quoi que ce soit
qui l’arrête dans un mouvementou qui la pose quelque part. C’est une attention
dont j’aimerais profondémentque les femmes
soient couvertes, en général. C’est vrai que je suis devenue
un peu viscéralement anti-fiction. Je ne sais pas si c’est
pour dire non-fictionmais pour mon premier livre
Comme la chienne j’avais envie qu’il soit considéré
comme de la littérature. C’est-à-dire que…J’ai quand même été au lycée. On m’a enseigné la littérature classique. J’avais des questions de forme,
je voulais qu’on me prenne au sérieux. J’ai fait de la fiction. J’ai bien fait attention à ne jamais
être réduite à un livre féministeou à un livre témoignage. Je revendiquais cette fiction,
mais j’ai aussi réaliséque ça permettait aux gens
de mécomprendre. C’est à dire que…le fait de ne pas totalement
assumer ma parolepermettait un peu moins violemment…Comme pour Nellymon livre a été classé parmi ceux
pour faire grimper la température. Dans un célèbre journal. Comme la chienne qui parle essentiellement
de viols, d’inceste, d’anorexie. Car soudain des vieux gars,
comme je les appellem’ont associé à une sorte
de tradition bataillienneet à tout ce que je récuse. Aujourd’hui, il y a une partie de moi
vraiment réticente à la fiction. J’ai l’impression que même pour moiil y a une dimension émancipatrice
à prendre la parole en mon nom. En mon nom de femme et sans me cacher. Mais il y a aussi une dimension nécessairepour ne pas
qu’on vienne me dire après…Parce qu’on me l’a dit
pour Comme la chienne « Où as-tu été chercher tout ça ? »Et je suis là… »Bah, là. Ce sont des choses qui me sont arrivées. « Mais c’est vrai
que j’ai eu besoin de les fictionnaliser. Je ne sais pas si je récuse
complétement cette forme mais…Aujourd’hui, je suis vraiment à un endroitoù j’ai l’impression que ce n’est pas
la chose juste à faire pour moi…ce fait de fictionnaliser. Je lis d’ailleurs très peu de fiction. C’est quelque chose qui me…Par exemple, Joyce Carol Oates
j’ai essayé de lire. Ce sont des choses qui…J’adore lire son journal
mais il y a quelque chose en moiqui n’y croit pas, qui n’y croit plus. Mais c’est peut-être juste
car je vieillis, je ne sais pas. Pour prolonger un peu
la question précédentemais sous un angle un peu différenton s’est aussi posé la question
de la place des images. Louise, tu as un peu parlé
de cette photo qui n’existe pas. Donc je vais essayer
de reformuler ma questionmais même si cette photo est fictiveil y a dans vos deux récits
des images qui hantent. Vous êtes hantées par des images. Pour Adèle c’est cette photo
de ton arrière grand-mèrequi ouvre presque le récit. Louise c’est cette photo de Britney Spears
sur cette fameuse pochette d’albumqu’on connaît tous et toutes. Ce sont aussi les photos de couverture
des romans de Nelly Arcan. Ou encore ces images
de Britney Spears avec la tête rasée. Donc on s’est demandé…ces images qui hantent…Comment se sont noués vos récits
autour de ces images ?Comment est-ce que ces…Y a-t-il une forme d’identification
ou au contraire de rejet ?Un besoin de se réapproprier ces imagescar une image dit beaucoup de choses
et en même temps ne dit rien. Comme l’étiquette de la schizophrénie…Est-ce que…Ces images vous ont-elles hantées
tout au long de l’écriture ?Comment ça s’est joué à ce niveau-là ?Vas-y si tu veux. Je ne pouvais pas y échapperdans le sens où Britney Spears
n’est qu’image, si je puis dire. Ce n’est pas vrai,
mais j’avais besoin…Ce qui m’intéressait c’était
ce qu’il y a derrière cette image. Je voulais parler d’elle
au-delà des images. Pour ça il me fallait les retraverser. C’est vrai que quand
on les regarde à nouveau, c’est fou. J’ai plein d’images d’elle
en tête qui me hantent. Des images où
elle est très belle et jeunemais on voit déjà ce qui va se jouer. Je pense que dans mon casc’était vraiment la question de regarder
les images que j’avais déjà vues enfantmais avec 20 ans de reculet avec le savoir de sa parole à elle,
elle qui a eu le courage de parleret qui nous dit ce qu’on aurait dû deviner
derrière ces imagescar c’est toujours comme ça
derrière ces images. Dans le cas de Nelly,
c’est important de se questionnersur comment on porte une responsabilité
dans la façon dont on regarde les images. Dans le cas de Nelly Arcanje raconte que les éditeurs ont choiside la mettre en scène
sur la couverture de ses livrescomme cette image
dans laquelle elle était prisonnièreet qui a fini par la tuer. Ils la représentent en bimboqui est un persona qu’elle a incarnémais qui est la raison
pour laquelle elle finit par se tuer. Elle n’arrive pas à dépasser ce corps
et on l’y renvoie toujours. Vous avez deux images d’elleoù ses gros seins refaits,
dont elle parle beaucoupsont mis en avantet notamment une image où elle pleure. À chaque fois
que je passais devant ses livresje me disais
que ça ne pouvait pas être intéressant. C’est exactement ce que ces images
me faisaient penser. Il y a donc un double jeu. À la fois des éditeurs
qui cherchaient à la vendredonc une question commerciale
avec cette imagemais aussi comment j’avais intégré
qu’une femme ayant cette image-làne pouvait pas produire
un texte intéressant. J’ai écrit ce livre très vite. Ça a été un moment de condensationun moment pour m’enlever
ce que j’avais dans les yeuxqui me faisaient encore juger des femmes. et qui faisaient
que j’ai passé mon adolescence à grandiren essayant de ne pas ressembler
à ce genre de femmes. En me cachant, en essayant de…En perdant, ce que je dis dans le livre,
un rapport à une jouissance possiblequ’il y a à jouer avec l’image,
qu’on soit un garçon ou une fille. C’est vrai que ce livre-là
est hanté de ces imagespuisque je les raconte beaucoupet je pense qu’il y a
un pouvoir à raconter les imagesqui fait qu’on peut
essayer de dire autrement. Dire : « Regardez ce qu’il y a derrière. « Ouais. Ce que tes deux exemples montrent bientu le dis d’ailleurs. C’est la manière
dont une même imageaugmentée d’un savoirque l’on finit par avoir sur ces imagesqui tiennent à notre propre évolutionou à une enquête effective
sur ces personnestransforme en profondeur le regard
qu’on porte sur ces images. Et là-dessus,
j’ai une anecdote dans mon livrequi illustre parfaitement cela. Il y a donc effectivement
une photo qui traverse tout le livreet qui est, je suppose, celle
que mon grand-oncle laisse derrière luiau moment de son suicidecelle que je trouve, moi,
dans une chambre chez mes grands-parentsque j’avais trouvée
quelques mois auparavant…Enfin voilà, c’est la photo,
la seule photo d’Élisabeth âgée. C’est même la seule photo
d’Élisabeth après son opération. Et en fait ce qui est fou, c’est que…à un moment
j’avais complètement fini mon enquêtej’ai fait tomber mon portableon était en…on était en 2024 ?Oui, c’est ça, 2024, milieu 2024. J’avais déjà fini le livre et l’enquête. Non, pardon !
J’avais fini l’enquête, pas l’écriture. Fin 2023, ça me revient. Je fais tomber mon portable
et la coque se sépareet un petit carré blanc en sort. Je le ramasse et je me rends compteque c’est une photo d’identité
d’Élisabeth âgée. Et vraiment, je la regardeet c’est comme si
je n’avais jamais vu cette photo avant. Tellement…Je vois tout, tout à coup. Je vois les trous
de chaque côté de son crâneje vois le pansement
qu’elle a sous le mentonqui parle du cancer
qu’elle a eu à la fin de sa vie. Je vois son regardje vois des choses dans son regard
qui sont une sorte de mélangeentre l’infinie détresse,
le fait de dire qu’elle pardonnemais qu’elle accuse en même temps. Cette photo me saute au visage
et s’imprime de manière…irréparable, en fait, dans ma rétine. Et je me demande
ce que fait cette photo dans mon portable. Comment est-elle arrivée là ?Je l’avais forcément mise là,
ça ne pouvait pas être un autre. Et plus tard, j’ai retrouvé
une photo de cette photoque j’avais précisément prise
dans la chambre jauneen 2021, donc deux ans auparavant. J’avais donc déjà vu cette image,
mais je n’avais pas vu cette image. Je ne l’avais pas comprise. Je l’avais regardée
mais je ne l’avais pas vue. Et le livre, quelque part,
l’écriture du livreou plutôt la fin de son écriture
car c’est arrivé assez tardest hantée par cette question de »Comment le savoir transforme
profondément notre vision des images ? »Et en même temps…Enfin, donc je dis tout çaet en même temps,
cette photo n’est pas dans le livre. C’est très important pour moi
qu’elle n’y soit pascar raconter l’histoire d’Élisabeth
ce n’est pas raconter celle d’une femme…Enfin, si j’ai décidé de le fairece n’est pas pour raconter
l’histoire d’une femme ou d’une famillec’est pour contestercombattre les mythes
à l’endroit où ils s’écrivent aussi. On a aussi besoin de ces mytheson a aussi besoin
de femmes mythiques mais positivesauxquelles on peut s’identifierqui combattent nos imaginaires
à l’endroit où ils sont construits. Souvent, on me fait remarquer que…qu’il n’y a pas
de photo d’Élisabeth dans le livre. C’est parce que j’ai tâché de…de construire
une sorte d’Élisabeth mythiqueou possibleou qui se construit
avec toutes les autres représentationsprésentes dans le livredes autres femmes lobotomiséeset surtout de toutes ces Élisabethqu’on a toutes dans nos familles
et que vous tramezque vous tissez
au fur et à mesure du récitdans vos représentations de cette femme. Elle existe donc dans un endroit…dans un endroit mythique, en fait. Et voilà, je n’ai vraiment pas voulu
faire « document » à cet endroit-là. Oui. C’est intéressant
car ça rejoint aussi la question de…ce qui n’est pas montréce qui est laissé
au lecteur ou à la lectriceà imaginer ou à ressentir. Avec Gaëlle,
on voulait vous interrogersur la question de la colèrequi peut être suscitée par les situations
des femmes que vous racontez. Et justement, Adèle,
on a dans ton texte, par le côté…comment dire…davantage documentaireon a parfois l’impression que…l’émotion est en quelque sorte
mise à distance. Et en même temps,
tu donnes à lire les lettres d’Andréton arrière-grand-pèreet…la violence du rapport de pouvoirs
de cette relation est là. Mais tu ne commentes paset tu nous laisses, quelque part…déduire cette violence par nous-même. On voulait donc te demander si…s’il y avait une certaine valeur
dans cette pudeur, dans ce non-ditet si le non-dit
peut parfois dire plus que le dit. Enfin, c’est pas très bien dit,
pour le coup, mais est-ce que…Voilà, tu as compris la question. [rires]C’est marrant
de le qualifier de non-ditje ne voyais pas les choses comme ça. Pour moi, c’est plutôt que…C’est en effet une absence
d’analyse et de commentaires qui…qui tient à deux choses. Qui tient, d’un point de vue,
disons, littéraire et d’autriceà la volonté
que le lecteur ou la lectricesoit responsable de ses émotions
et de sa propre interprétationet je trouve ça…Moi, je souffre vraiment
dans la littérature contemporainede l’absence de place
qui est laissée à nos interprétationset à notre activité
en tant que lecteur ou lectriceà notre intelligence, simplement. On est tout le temps pris par la mainon nous dit tout le temps
ce qu’il faut penser, comment ressentir…Voilà, c’est dire aussi
que l’on n’aurait pas de terreau communoù l’on pourrait puiser pour ressentir
les choses face aux mêmes événements. Je crois qu’on a ce terreau commun. Donc, il y a ça. Mais ça, c’est une raison, disons…C’est une conséquence
d’un acte d’écritureque j’ai fait d’abord
pour d’autres raisonsqui est simplement
le rapport à ma famille. C’est-à-dire le fait que,
c’est très intégré pour moique c’est quand même un textequi met en jeu un certain nombre
de personnes de ma familleavec leurs propres émotions
et leurs propres souffrancesà l’intérieur de cette histoire
et que je ne peux pas leur imposer…Je ne peux pas nommer une souffrance
qu’ils ressentent, elles et euxet que surtout cette histoirequ’ils auront tellement de mal
à transformer dans leurs souvenirsà voir autrementelle aura plus de forcesi c’est précisément eux et elles
qui font les lienset qui en arrivent
à construire cette interprétationque si c’est moi
qui leur impose de le penser. Donc, finalementla posture de lecteur ou lectrice
dont je parlaisest une sorte de généralisation
de la posture de lecteur ou lectricequi était la seule à être possible
pour les membres de ma famillequi allaient lire cette histoire. Et donc, voilà, cette retenue-làtient vraiment à cette volonté de…Il y a de la tendresse,
profondément je croispour ma grand-mère, mais pas que. J’ai envie de les ménager,
de ne pas de leur faire du malet c’est ça
qui me fait retenir tout du longsauf, les personnes
qui l’ont lu vous savezpendant les 20 dernières pagesmais qui sont des pages
que j’aurais pu ne pas écriresi j’avais été moi-mêmecapable de retenir ma colèreet tout ce que j’avais mis de côté
pendant l’enquête. Ça a quand même été un travail
où j’ai énormément ressentioù je me suis énormément insurgée
contre ce que je découvraiset à chaque fois
que ça apparaissait, j’étais obligée…Enfin, obligée…Volontairement, je le mettais de côtéet à un moment, ça devait sortir. Et voilà, les 20 dernières pagesc’est vraiment ma lecture
des 380 qui précèdenten me laissant la possibilité
de l’infuser de cette colèrede cette violence ressentie et retenue. Louise,
un peu la même question, mais…sur peut-être le fait
que la violence de genreet la violence sexuelle
sont très présentes dans ton livre mais…Il y a aussi des endroits…enfin, c’est de la pudeur
ou du non-dit, je ne sais pasje te laisse choisirmais en tout cas,
tu laisses des endroits en suspenspar des points ou…Est-ce que c’est aussi pour toi
une façon de donner une forcepar ce qui n’est pas exprimé ?Oui, j’ai une autre manière
de travailler parce que…Je te rejoins sur le besoin
de laisser de l’espaceet je pense beaucoup le fairenotamment parce que
je ne détermine jamais par des prénomsbon là, Britney et Nellymais en ce qui concerne
les premières fictionsou bien le récitou celui
qui va paraître en septembrej’efface absolument tous les prénomstoutes les situations, donc je…Pour justement aussi laisser une placeje pense que je m’intéresse
à des situations on va dire…tu as utilisé le terme mythiques
mais en tout cas, effectivement…universelles, oui, en tout cas, partagées. Dans mon prochain texte par exempleje travaille la question
de la relation mère-fille et sa violencec’est évidemment
extrêmement situé et ça vient de moimais je pense
que ce que je cherche là-dedansen parlant du très intimec’est vraiment ce à quoi
tout le monde peut s’identifier. Et donc dans Britney il y a effectivement beaucoup de…de suspens, de non-ditnotamment moi, dans la manière
dont je faisais les lienset là, le terreau commun réapparaîtcar je n’ai pas besoin de tout dire. J’ai envie de dire
que vous voyez ce que je veux direet bien sûr on voit. Par exemple si je vous dis »une écolière en mini-jupe
sur le chemin de l’école »vous voyez ce que je veux dire. Les images collectives, on les a. C’est aussi une manière
de montrer cet inconscient collectifqui nous habite très fort
et que j’essaye de miner un peu. Par contrec’est vrai que moi, làj’étais à l’inverse sur la question
de la colère dans ce livrecar c’est la première foisoù je me suis vraiment autorisée
à ressentir la colèreet à m’en foutre. Je n’ai vraiment pas envie
de ménager qui que ce soit là-dedanscar quand j’ai découvert…quand j’ai…rencontré Nellyet que j’ai découvert
qu’elle était morteça m’a mis tellement en colèreque cette femme-là,
sa puissance, nous a été vraiment volée. Et Britney aussi. Et là, l’expression de la colère
m’a donné beaucoup de force. Parce que depuis, on va dire,
j’en ai un peu plus rien à foutredes choses qui pouvaient m’impacter avantc’est-à-dire notamment…la réception d’un certain milieu
ou bien des…Je suis plus assurée en moi-même
car j’ai réussi à parler en mon nomet au nom de cette colère. Il y a quelque chose
qui m’intéresse quand même beaucoupdans la manière dont on empêche
les jeunes femmes et les femmesd’utiliser la violenced’utiliser la colère. C’est-à-dire de…Voilà, on parlait tout à l’heure
de justice restaurative, des questions…J’ai eu cette vision l’autre jour de…vraiment cette image de Salomé
qui coupe des têteset je me suis dit
que c’est un super gesteet il faut aussi pouvoir l’assumer. Et…Voilà, non, mais en fait,
c’est une vraie questionPour vous dire, le prochain livre,
je me demande… Je me suis demandé pourquoi,
en psychanalyse… il y a le concept
de tuer le père et pas la mère ?Pourquoi on ne permet pas
aux jeunes femmes et aux jeunes fillesde tuer la mère,
de rompre avec la famillede s’émanciper
et de pratiquer une violence qui…Voilà. Pour le coup, la colère
était présente dans ce livremais pour moi elle a été libératrice
et extrêmement joyeuse. C’est-à-dire
que je ne la mets pas du côté de…de quelque chose de négatif
ou qui m’aurait rongée, au contraire. Au moment où je me suis autorisée
à ressentir cette colère et à dire »Si vous ne voulez pas l’entendre
ce n’est pas grave mais c’est comme ça. « Voilà, notamment parce que
j’ai des amis garçons, hétérosavec qui je pouvais
me prendre régulièrement la têtesur des sujets
en ne me sentant jamais légitimemais à partir de là, je dis »C’est comme ça et voilà, c’est tout. « Je voulais justement te demander si…si dans la façon dont on te pose
cette question de la colèretu sens parfois une certaine misogyniec’est à dire…Comme c’est, tu l’as dit,
quelque chose d’assez…pathologisé chez les femmesest-ce que…est-ce que tu en as parfois marre
qu’on te fasse…Enfin, je ne sais pas,
qu’on te parle de la colère ?Et comment tu réponds en général
à cette question quand tu sens que…ce n’est pas exactement…Qu’elle n’est pas posée d’une façonqui te parle de la manière
dont toi, tu ressens cette colère ?J’ai l’impression d’avoir
miné le terrain dans ce livrecar je raconte
que pour Comme la chienne déjàla réception avait souvent été celle-là. On a quand même…Le mec a quand même dit à la radio »Le viol, l’inceste, la psychiatrie,
enfin, voilà, les histoires de femmes. « Texto à la radio. Donc je cite un peu
toutes ces réactions. Donc je pense que le livre
mine un peu le terrainet a un peu empêché…que ça se reproduisemême si quelqu’un
a quand même dit à la radio »Je vais assumer, je vais être
le vieux gars et je vais parler… »Mais là par contre,
c’était sur les virgules. Voilà, c’est là-dessus
que ça a énervé tout le mondeet donc…j’aurais un mésusage des virgules. Or, pour moi, quand même,
un des principes du fait d’écrireet de la littérature
que je prends quand même comme un artc’est de tordre le langage
donc je ne vois pas…Mais non, je pense, je n’ai pas…Au contraire,
j’ai justement été assez surprise. J’avais un peu peur de ça. J’avais un peu peur
de ce qualificatif féministe, hystériqueje n’en sais rien, tout ça. Après, des gens ont peut-être pensé çamais les retours
que j’ai eus étaient plutôtet même de beaucoup d’hommesplutôt très bienveillants et touchés. Et donc, non, c’était plutôt…Bien sûr j’ai eu peur
de ça en l’écrivantje me suis dit
que c’était ce qui allait arriver. Mais dans la réalité de la réception…je ne crois pasça ne s’est pas trop passé comme ça. Justement,
par rapport à cette forme d’écriture…tes fameuses virgules…En fait, ça nous a aussi interpelléesparce qu’il y a cette question
de l’essoufflement des penséesqui se bousculent,
qui peuvent traduire une colèremais parfois aussi
une certaine angoisse. C’est quelque chose
que j’ai pu retrouver dans ma thèsechez des artistes
sur lesquelles je travailleet ça m’a intéressée précisément
parce que c’est souvent pathologisé. On trouve dans les dossiers médicaux
« logorrhée », voilà… Jeanne Tripier,
sur laquelle je travaillec’est « elle est verbeuse »ce qui est un beau terme, finalementmais « verbeuse » et « encombrante ». Et donc, voilà…Et en fait, je me suis…On s’est un peu demandé
s’il n’y avait pas chez toicette envie un peu de…pour utiliser un terme
qui est un peu à la modede retourner le stigmate
en quelque sortedans ta forme d’écriture,
d’utiliser une parole…Enfin, justement…des phrases qui s’enchaînentet retourner aussi
ce stigmate de la pensée…Ouais, de la pensée qui s’essouffle,
qui serait bavardecomme une arme, en fait. Un des premiers textes que j’ai écritc’est Journal d’un fou , jamais publié. C’était aussi une loghorrée comme ça. Je pense
que je me suis toujours intéresséeà ce qui se disait
aux marges du langage…Du langage quoi ?Des différents langages
que l’on peut avoirqui sont institutionnels,
scolaires ou quotidiens. J’ai l’impression que…cette manière d’écrire
rend bien plus comptede ce qui se passe dans nos têtes
quand on travailleet ce que disait Adèle sur le fait que…parfois, c’est vraiment très compliqué. Enfin, mener un texte au bout
c’est aussi extrêmement compliquéet je ne veux pas masquer ça. J’ai aussi envie
de rendre compte de ce travail-làun travail du corpsun travail de l’esprit, un travail…Et par moments, justement,
la question de la formede comment je mets en forme et tout çaje me dis que je vais montrer
comment ça arrive aussi. Et ça arrive comme ça. Ça se bouscule. Et je pense que tous et toutes,
dans nos têtes ça se passe comme çaça témoigne bien plus
d’une forme de réalité…et ça permet de mettre en regard
nos doutes, nos certitudes par momentset de ne pas poser une vérité, en fait. Il n’y a pas un discours
au-dessus qui dirait »La vérité c’est ça. « C’est aussi pour ça
qu’il n’y a pas de point dans le livre. Je ne dois pas m’arrêter pour dire
que là j’ai atteint une conclusion. Donc oui,
je pense que cette loghorrée m’intéresseet qu’il s’y dit quelque chosede beaucoup plus vrai
que dans le langage quotidien. Il y a une…
Je rebondis là-dessus. C’est vrai qu’il y a une grande forceà pouvoir laisser libre cours
à son langageet je me rends compte
en t’écoutant, Céline, qu’il y a un…Enfin, en fait, justementcette peur de la folie
de laquelle parle le livrefait qu’à l’inverse,
j’ai eu besoin d’avoir un langageextrêmement domestiquéet qui s’appuyait aussi
sur mes habitudes universitaires de…d’extrême précision des termes,
des sujets, des verbes au bon endroitparce qu’il y a une véritable
angoisse de l’écriture comme témoignagehéritée aussi de tous ces stéréotypesmais une véritable peur de l’écriturecomme ce qui révéleraitce que tu n’es pas en capacité
de voir sur toi-mêmequi est ta folie, en fait, finalement. Et c’est assez révélateur qu’à l’inverseles 100 pages dont je disais
que je les avais écrites ensuitequi sont dans ma thèseen fait, quelque part,
l’écriture est beaucoup plus librealors que ce sont des pages
beaucoup plus universitairescar j’ai fini de me mettre
à l’épreuve de cette enquêtecar je sais que je vais être éditéeet que…il y a tout à coup une assiseune sorte de…de confiance dans le fait
que ma rationalité a tenu le coupqui fait que je n’ai plus
à me le prouver par le langage. Je peux lâcher, oui. En t’écoutant, je pense justeque j’ignore quelle sera
ma relation à l’écriture dans le futurmais je vois déjà à cet endroit-là
que quelque chose s’est ouvert en moi. Après, je pense qu’il y a aussi…Mon premier livre parlait de fiction. À travers la fiction,
je me protégeais pour ainsi dire. Je ne voulais pas
qu’on m’assigne de féministe, tout ça…J’avais besoin de la fictionpour que ce texte
soit reconnu comme littérairequ’on voit mes efforts sur la forme
et que je m’étais bien pris la tête. Et voilà, j’avais plein de…Je m’en suis dépouillée depuis
et j’ai décidé d’assumer ça. Mais en lisant ton texte
que j’ai vraiment beaucoup aiméil y a tellement de moments
j’étais là : « Ah ! Putain, quoi ! »Je sentais cette colère monter en moiet, en effet, les pages de fin
résolvent un peu ça. Mais c’est aussi très fort
justement de tenir bon…avec cette dimension de volonté,
un peu, de neutralité et de distanceet on se demande comment t’as fait. Parce que c’est…Les lettres d’André…C’est parce que le montage résout ça. C’est-à-dire que…Ce qui n’est pas dit par le commentairel’est par la proximité. – Tu le fais apparaître.
– Voilà, par la proximité de matériaux. Donc, en fait, ça ne…L’explosion peut avoir lieu. Simplement ça n’explose pas
dans le langage mais dans le montage. Pour le coup, ça explose
du côté des lecteurs et lectrices. Et pour revenir aussi à la question de…de l’image, qui est un peu mon obsessionet à la question des corps…des corps exhibés notamment parce que…les femmes assignées à la folie
ont souvent été exhibéeset c’est vraiment quelque chose
qu’on trouve dans vos deux récits. Adèle…Tu consacres pas mal de pages
à la question de la lobotomieet tu racontes par exemple
ces lobotomies pratiquées en publicpar Freeman aux États-Uniset cette fascination
pour le corps de la femme folle. Il y a aussi…Chez Louise…il y a aussi cette image
de Britney au crâne rasécomme si tout le monde l’attendait et que…qu’elle venait se conformer
à ce que l’on attendait depuis le début. Il y a aussi la question
des corps qui s’exhibent. Il y a ce passage
qui est troublant mais aussi magnifiquedans ton livre Adèle, de…où la nièce raconte que…que Betsy se montre nue à elle et lui dit…et te dit : « Je voulais… »Enfin, elle voulait être vue,
elle voulait qu’elle la voie. Chez Britney, il y a aussi ce momentque tu décris Louiseoù elle finit
par se ressaisir de son pouvoir…de sa sexualité et de son corpset là, d’un coup, elle fait peur. Donc, la question que je veux vous poserc’est la question du désir réprimé
mais aussi du désir fémininqui, quand il s’exprime,
est considéré comme monstrueux. C’est quelque chose que j’ai retrouvé
dans les travaux d’Aloïse Corbazune artiste sur laquelle je travaille
et qui est un peu la…la papesse de l’art brut entre guillemetset qui est, je pensel’une des premières artistes
à représenter des corps fémininsqui ont pu être qualifiés de monstrueux
mais qui expriment vraiment…un plaisir et un désir sexuel
explicites par l’image en fait. Et je me demandais si cela faisait écho…dans l’espace littéraire que vous trouvez…ou peut-être par la cuisine
ou par le chant, est-ce que…est-ce que vous avez trouvé
dans cet espace artistiquedes endroits où le désir
pourrait enfin sortir des normes ?Dans la littérature, le chant, la cuisine…des espaces comme ça, qu’importe la forme. Dans le cas d’Élisabeth,
il y a un truc très particulierc’est ce que j’appelle
l’ironie tragique d’Élisabethc’est que…Cette manière qu’elle a
d’exposer son désiraprès son opérationqu’on comprend de différentes façonscomme cette scène
où elle se montre nue à sa nièceou les moments que ma famille me raconteoù elle court après son mari André
dans la propriété familialeen lui demandant un bisou,
une expression physique de son désir. Mais…La grande ironie, quelque part
c’est le fait que…ce sont des choses
qu’Élisabeth fait après son opération. La lobotomie, ne l’oublions pas,
est quand même une opération qui…qui sert précisément à annuler
cette dimension des femmes. C’est-à-dire que…Quand on lit
les comptes-rendus de lobotomieune femme guérie par la lobotomiec’est une femme
qui « a repris ses tâches domestiquesqui s’occupe du ménage et de la cuisinegère l’éducation de ses enfants »…Donc c’est une femme
qui est dans l’annulation complètede tout ce qui dérangerait
précisément cette société patriarcale. Ce qui est très ironique chez Élisabethet de manière générale
chez les patientes lobotomiséeset ça je l’ai lu
dans plein de comptes-rendus médicauxc’est que, oui,
dans les premiers mois après l’opérationon a cette forme d’apathie du cerveauqui est choqué par l’opération
qui vient de se dérouler. Mais dans les années qui suiventces femmes ont
ce qu’on appelle des syndromes frontauxet sont donc des femmes
complètement désinhibées. Elles deviennent
en quelque sorte des caricaturesde ce que les hommes
cherchaient à exclure en premier lieudonc des caricatures de ces femmesqui exposent leur désir,
se jettent sur les hommes, etc. C’est donc un retournement
quasiment grotesque de la situationoù on a cherché à expurger
quelque chose de la sociétéchose qui nous revient en pleine tronche
de manière encore plus éclatante. Mais il y a aussi
beaucoup de tristesse là-dedansparce qu’il y a quelque chose de…Ce désir-là
qu’elle exprime in fine dans sa vieelle n’en est pas vraiment l’autrice. Donc c’est une question
qui reste compliquée pour moijustement parce que…ce n’est pas
un espace d’identification avec elleou de compréhension claire. Ça reste quelque chose qu’on lui a faitet qui sort d’elle comme ça. Enfin, c’est une question
que je n’ai pas résolue. Ça fait écho à ce que fait
Britney Spears aujourd’huiquand tu dis « ce qu’on lui a fait ». Aujourd’hui, elle continue de faire
ce qu’on lui a toujours demandé de faire. Pour celles et ceux qui ne voient pasdepuis qu’elle a récupéré sa liberté,
elle s’exhibe sur les réseaux sociaux. Mais en fait elle continue de faire
ce qu’on lui demande depuis l’enfancec’est-à-dire danser à moitié nuesauf que le public ne veut plus de çaparce qu’après des années d’enfermement
et de médicamentation de forceelle n’est plus
comme on voudrait qu’elle soit. Son corps a changé, elle a 42 ans.
Ça reste encore très jeune, mais voilà. Et dans le livre…C’est vrai que moi, en tant que femmeil y a une dimension ambiguë
là-dedans quand je la regarde. À la fois je me dis ce qu’elle ditqu’elle récupère son corps
et qu’elle assume son désiret qu’elle prend plaisir à faire ça
et qu’on est obligé de l’entendremais une part de moi me dit »C’est quand même ce qu’on lui a fait. « Elle est donc encore
en train de demander une forme d’amourqu’elle a reçu comme ça avant. Mais ça ne marche plus. Elle ne reçoit que de la haine. Et en même temps, je dis dans le livreque j’espère qu’elle continuera
à faire ça jusqu’à 90 anset danser à moitié nue sur Instagramparce qu’elle montre aussi
quelque chose qu’on ne veut pas voirc’est-à-dire un corps
qui n’est plus parfaitun corps qui est abîmé
par ce qu’elle a vécu. Elle est quand même une survivante
de cette psychiatrisation des femmes. Donc pareil,
j’ai un rapport ambigu à ça mais…je pense que dans la constructionque j’ai vécue à mon époque
en tant que petite filleon nous a appris à réprimer nos désirs,
à les cacher, à cacher notre corps. Et en même temps,
on est dans ce schéma d’hypersexualisationdonc c’est tout le paradoxe. Mais, petite fille,
quand je dansais sur Bitney, j’adorais ça. Me rouler par terrefaire des trucs hyper sexy
sans le savoirmais c’était un truc
de puissance de mon corps. Et après, j’ai appris à me construireen étant très sérieuseen apprenant à ne pas prendre de placeet sans permettre à mon corps
d’exprimer quelque chosedont j’ignore la significationpour que ce soit libre
et pas déterminéparce que c’est soit rien,
soit l’hypersexualisationet on est un peu coincée
dans cette chose-là. Mais en tout cas,
tu évoquais la musiqueet c’est vrai que pour moi,
aller sur scène a été très compliquéparce que dans l’écriture je suis cachéemon corps n’existe pasil existe car je suis fatiguée
et je travaille beaucoup mais…je ne le montre pas
et le fait d’aller sur scène ça a été un…un grand moment d’angoisse. Je me suis demandée
si j’étais légitime d’apparaître sur scènece que je cherchais, si je cherchais
de l’approbation, de l’amour…En vérité, ça se rapporte plutôt
à la performance et au lien avec le publicmais clairement, pour moi,
je pense que ça s’inscrit dans une…tentative de me réapproprier mon corpset de connaître
l’endroit juste de son désir à lui. Et…Voilà. En tout cas, cette scène
dans le livre m’a énormément marquée. Quand on imagine
Élisabeth se montrer nueon voit très bien
comment on peut le recevoir. Une femme abîmée qui se montre nue
on voit bien ce que ça provoqueet qui, en plus, aurait du désir. C’est en effet très ambigu et compliqué à…à recevoir en tant que femme. Alors on s’oriente
vers la fin de la rencontremais je voudrais poser quand même
deux toutes petites dernières questions. D’abord, une question pour toi, Adèlepuisque Louise, tu viens de nous parler
de ce rapport aussi à la chansonet à la musique qui te déplacent
un peu ailleurs dans ta pratiquemais qui ont vraiment un lien fort avec
tout ce dont tu parles dans tes texteset toi Adèle,
dans Mon vrai nom est Elisabeth tu parles du fait qu’à un moment
tu as abandonné ce travail-làpour pouvoir aller faire de la cuisine
et mettre les mains dans la matière. Et il me semble que tu cuisines toujoursdonc on se demandait avec Cécile comment…comment ces deux gestescelui d’écrire, celui de…et celui de nourrir,
de produire de la nourriture…s’associaient, se jouaient,
se combinaient pour toi ?La schizophrénie a quand même des limites. Je ne peux pas faire l’activité d’autriceque je fais depuis un an 24/24et cuisiner dans un restaurantce n’est juste pas possible. Mais je continue à cuisiner pour moi. – Et tu ne fais pas de temps en temps des…
– Non, je n’en fais plus, et j’ai…J’ai même assez clairement décidé
que j’arrêtais de le fairecar justement, ce que ça sollicitel’écart que ça me sollicite
et que ça me demande de vivreest finalement assez violent. C’est marrant ce que tu disais
sur la musique à l’instantparce qu’à la fois, j’y reconnais
complètement mon rapport à la cuisinecar ce sont des moments d’expression
plus que d’expression du corps en faitoù il faut être dans son corps
sinon ce n’est pas possiblemais contrairement à la musique,
la cuisine demande une discipline extrêmedonc ce n’est en vérité
qu’une violence supplémentairequi est vécue à un autre endroit,
mais est une vraie violence pour le corps. Ou alors, il faudrait que je fasse ça
depuis une quinzaine d’annéesque mes mouvements
soient une chorégraphied’une beauté remarquable
et qui m’échappe totalement. Pour moi c’est une souffrance
de travailler en restauration aujourd’hui. Après, être sur scène
est aussi une souffrance. Non, mais c’est hyper dur. Et, enfin, je pense particulièrement…en tant que femmel’idée que les gens te voient et…et la question de l’apparence…Certes, j’ai 32 ans,
j’ai écrit trois livres…Ce sont des choses qui, encore,
quand tu arrives pour chanter sur scène…Enfin c’est une lutte vraiment…une lutte vraiment violente, avec…avec beaucoup de choses, quand même. Mais…je ne sais pas pourquoi
pour l’instant je persiste. Mais… Non, mais c’est vrai,
c’est une question, parce que c’est…Après, toi tu collabores aussi
avec des personnes dans le théâtre. Enfin, je pense que l’exercice
d’écrire des livres est très difficile. Mes relations sociales
sont mises à l’épreuve personnellementma vie amoureuse, toutes ces choses-là. C’est quand même très coupé pour moiet ça me met dans une ambiance
vraiment monomaniaque. Donc je pense quand même
que dans la scène…Mes livres avant Britney
avaient moins marchédonc je ne rencontrais pas le public
et j’étais vraiment très isolée. Je pense que la scène m’a permis d’aller…d’aller un peu vers les autres. Dans ce cas, peut-être
que ça se ressemble finalementsi tu le vis aussi
comme une certaine violenceparce que c’est
une sorte de violence extrême que tu subismais dans laquelle tu finis par trouver
une forme d’esthétique ou de liberté. Un service en cuisine,
quand ça se déroule, ça volec’est une chose assez magique. Peut-être qu’au final
ça se ressemble beaucoup. Mais ça revient à ce que tu disais. Pendant l’écriture, je cuisinais aussi et…je travaillais un jour par semaine
dans un resto et…et je pense en effet
que ça a beaucoup nourri l’écritureparce que je refusais
de faire une place au corps. C’est toute l’histoire
de comment j’arrive au « je »dans l’écriture de ce livreet comment je laisse peu à peu
la place aux sensations et aux émotions. Si j’avais simplement continué sur ma voiede chercheuse universitaire,
de théoricienne, etc. je n’aurais jamais
trouvé la bonne place. Et ce sont vraiment ces moments en cuisine
et la manière dont ils me font violenceet la manière aussi
dont ils me demandentoù je comprends que le corps
a sa raison, son intelligence. Après s’être brûlé trois fois,
on ne s’approche plus de cette flammedonc le corps a son intelligence
qui est une intuition. Et ça, ça a profondément
transformé ma manière d’écrire. Merci beaucoup à toutes les deux. Le temps est venu de laisser
la parole au public pour les questions. Merci chaleureusement
pour cette discussion. [applaudissements]On va faire circuler
les deux micros dans la salle le temps qu’ils fonctionnent. On va prendre quelques questions. Je vais donner l’autre micro
à Sarah qui est en haut. Et n’hésitez pas à lever la main. Il y en a une là-bas. Bonsoir, merci beaucoup
pour tout ce que vous avez dit. C’est super intéressant.
Ça donne envie de lire vos ouvrages. À un moment, Adèle,
vous avez parlé de montage et… et vous avez fait des études de cinéma. Qu’est-ce qui vous a décidée à… Enfin, je n’ai pas lu votre livre et je n’ai pas compris
si vous aviez aussi fait un film connecté à votre œuvre. Est-ce que vous auriez envie de… d’en faire peut-être un film grâce aux archives institutionnelles
que vous avez trouvées ? Parce que moi,
ça m’a fait penser à un film d’archives Ultraviolette
et le gang des cracheuses de sang qui part d’une correspondance intime entre deux femmes lesbiennes
dans les années 20. L’auteur du film est le petit-fils
de l’une de ces femmes et pour incarner cette histoire,
il a pris des archives d’autres femmes pour rendre cette histoire
d’amour intime universelle. Donc voilà. Je connais pas ce film
mais il a l’air super. Le titre est génial.
C’est quoi déjà ?Ultraviolette et le gang
des cracheuses de sang. Car elles ont la tuberculose. OK. [rires]- Trop bien. Tu connais ?
– Non. Ça a l’air super. Non il n’y avait pas de…Je n’ai pas fait de film
en plus d’écrire ce livre, désolée. Mais…Je n’ai pas du tout le désir de le faire. Il y aura un film, une adaptation
de ce livre que je ne ferai pas. Mais en revanche…Je vous fais un gros teasing
parce que je ne vous dirai pas qui c’est. [rires]Mais j’ai choisi une personne,
une réalisatricedont justement je souhaitais
qu’elle emporte cette histoiredans un endroit complètement différentdans son imaginaire,
qu’elle se la réapproprie complètementet un peu dans cette idée
de ne pas personnaliser les histoiresde ne pas les…Aujourd’hui, ce n’est plus mon histoire. Je voulais vraiment qu’elle ait
toute cette matière à dispositionpour l’emmener dans son univers à elledonc j’ai vraiment
pris la tangente complètede la voie documentaire
et d’adaptation au sens strict. Ça sera sans doute assez loin du livre. Donc…Voilà, c’est…Parce que bizarrement,
pour moi, le montage c’est…c’est presque un acte de pensée. Ce n’est pas tant lié au cinéma. Le cinéma l’utilise comme la littérature
ou la philosophie peuvent l’utiliserc’est presque
une méthode de connaissance…plus qu’une représentation visuelle. Oui, c’est lié à la proximité. Vous avez parlé
de la proximité avec les matériaux. C’est comme si
la proximité était le montage car au montage on choisit d’être proche
ou à distance du matériel. Enfin, il y a d’autres manières mais je trouve intéressant
que vous parliez de cette proximité que d’une façon votre livre
n’avait pas besoin de voix off. Enfin, de commentaire… sauf à la fin où apparemment ça explose. Oui, non, mais c’est vrai. Le montage permet de rapprocher…En fait, le montage est ce qui permet
de rendre actifs lecteurs et lectricestout simplement. C’est-à-dire que c’est ça…Les liens se font dans l’esprit
ou la voix des lecteurs et lectriceset non pas dans celle
de l’autrice qui nomme. Donc, oui,
c’est pour moi une vraie alternative…aux commentaires,
quelque part, à l’analyse. Merci beaucoup. Je passe le micro ici, Sarah et je crois qu’une main
s’est levée ici aussi. Bonsoir.
Merci beaucoup, déjà. J’ai vraiment pris un grand plaisir à lire vos deux livres
qui sont très différents. Ce qui est drôle c’est que l’un est court,
l’autre long et on les avale dans le même souffle… tous les deux. Ce sont des questions qui me touchent
aussi très personnellement. Je me suis vraiment posé la question
de l’écriture et de la bonne distance que l’on pouvait avoir en tant que personne
qui écrit sur un sujet. Et Adèle, du coup, je me suis posé… Tu l’évoques dans ton livre,
la réaction de ton entourage et des gens qui ont connu Élisabeth et leur réaction
face à ton écriture et à ton enquête comme si tu déterrais vraiment
quelque chose qui ne devait pas l’être. Je me posais la question
de la réaction de ton entourage face au succès du livre… et si certaines personnes avaient… Parce que c’est une histoire que tu… De l’appropriation de cette histoire et pour ceux
qui ont souffert Élisabeth et l’ont connue comment ont-ils réagi au livre ? Parce que c’est vraiment
quelque chose qui m’a traversée car j’ai dû moi-même faire interner
quelqu’un qui m’est très proche. Et ça m’a vraiment traversée
sur cette bonne distance et sur la réaction de ton entourage sur cette histoire
que tu allais déterrer ne l’ayant pas connue. Tu as à moitié répondu tout à l’heure
en disant que… qu’on a besoin de créer
des femmes mythiques, de se construire,… C’est une question
que l’on me pose toujourset dont la réponse
est finalement toujours en évolutioncar la réaction change constamment. Une partie de la réponse est de direque leur réaction est assez similaire…à leur réaction
à cette enquête dans le livreet à leur positionnement
par rapport à la parole. C’est-à-dire qu’il y a vraiment…je schématisemais il y a vraiment
le camp de la parole et celui du silence. Suite à la sortie du livrele camp du silence a exagéré
sa position de camp du silenceet le camp de la parole a exagéré
sa position de camp de la parole. Donc le camp de la parole a…lu, transmis, écrit…disséminé ce livre le plus possiblealors que le camp du silence
en a fait un nouveau tabou familialqui remplace le tabou Élisabeth
puisque désormais, on en parle. Et donc ce n’est plus d’Élisabeth
mais du livre qu’il ne faut pas parlerles jeunes filles ne doivent pas le lireavec cet effet absolument magnifique
quand on nous interdit quelque chose…Voilà. Donc finalement, c’est…Enfin, ça a vraiment…C’est marrant, quoi. Ça remplace le mythe Élisabeth. Mais aprèsje dis que ça évolue
car il y a eu le succès du livremais contrairement
à ce que j’aurais pu penserça n’a pas du tout intensifié
les crispations qu’il pouvait y avoir. Je pense qu’au contraire, ça a vraiment
justifié, quelque part, ma démarchelà où je voulais qu’elle le soit. J’essaie de le dire
de mille façons depuis tout à l’heuremais à aucun moment
il n’y a l’intention pour moid’exposer l’histoire d’une famillecomme l’histoire d’une famillepour en montrer les défauts
et les blessures précisessi vous voulez. Pour moi, ça n’a…ça n’a d’intérêt à devenir écriture
et à devenir textequ’à partir du moment
où ça concerne des intérêts partagéscomme tu le disais,
bien mieux qu’universels ou collectifs. Et…plus le livre marchaitplus ma famille était mise face à ça. Face au fait qu’il y avait
des Élisabeth dans toutes les familles. Et quelque part ça réparait aussi
quelque chose en euxqui était ce sentiment d’exception. Mais ma grand-mère
et les enfants d’Élisabethont grandit en se pensant
« les enfants de la folle »la seule folle
qu’il y ait dans le monde quasiment. Ils étaient une exception
dans la société qui les entourait. Et d’un coup, qu’autant de gens
se reconnaissent en cette histoirefait que non seulement
la honte disparaîtparce que ce destin est partagémais qu’en plus, quelque partil y a une sorte de fierté
qu’ils peuvent récupérercar il y a de quoi porter fièrement
cette figure d’Élisabeth en famille. Et récemment il s’est passé une chose
que je n’avais pas du tout envisagéequi est que…cette famille qui est très attachée
à sa mythologie, à sa légende familialeintègre ce livre à sa légende familiale. Et donc, voilàaujourd’hui, ça en fait partiele succès de ce livre en fait partiedevient quelque part…une raison de gloirece qui me dérange aussi un peucar ça efface beaucoup
de culpabilité, de responsabilitémais qui dit aussi la manièredont le récit peut s’adapter
et faire autoritéquelque part
pour les prochaines générations. Tu ne t’es jamais posé
la question de l’héroïsation que tu pouvais faire de ce personnage… et de sa… de sa violence à elle aussi
qu’elle a pu faire subir autour d’elle ? Tu ne parles pas de ça dans le livre. Je ne parle de rien dans le livre,
en fait, dans ce cas-là. C’est-à-dire
qu’il y a la place pour ça, en fait. Parce que moi, la violence d’Élisabeth
je la ressens assez souventet il y a la place pour la comprendretout autant que pour comprendre
la violence d’Andréen réalité. À ce tarif-là…je ne pousse à ne rien comprendre
plus qu’autre chose. C’est aussi ce dont
notre société a besoinet ce qu’il faut mettre en avant. Mais là, je pense qu’il est
bien plus important de mettre en avantla violence d’André
et des hommes comme Andréque celle d’Élisabeth, si vous voulez. Merci. Merci, du coup, pour votre intervention. J’ai une question très simple est-ce que vous avez prévu
de traduire vos livres en anglais ? Peut-être aussi pour Britney ? Enfin, la question se pose beaucoup,
mais aussi pour Adèle ? Merci. Après, ça, ce n’est pas
nous vraiment qui décidons, c’est…Enfin, en fait, ce sont des éditeurs
et éditrices anglophones qui le font. Donc oui, je crois…Enfin, Pour Britney , c’est en cours,
mais c’est des choses qui se passent…Ce n’est pas nous qui décidons, en fait. On pourrait vouloir
que ce soit traduit partout mais…ce sont vraiment
des questions d’achat, de droitsdes questions qui nous dépassentet qui sont tractées
par d’autres personnes. Mais oui, aussi. Mais c’est très long.
C’est très long. Moi, ça sortira en anglais
à l’automne 27, je crois. Merci beaucoup pour vos interventions. Je suis juste là. J’avais une question
surtout pour Louise. Quand j’ai lu Pour Britney,
j’avais vraiment l’impression on parlait tout à l’heure
des virgules, de l’écriture j’avais l’impression d’entendre
une voix me parlant de cette logorrhée et j’avais envie
de voir le texte sur scène de le voir incarné. Et je viens d’apprendre
qu’en plus, vous êtes chanteuse et je me demandais
si vous projettiez de le mettre en voix ou d’une performance autour car j’ai l’impression qu’il s’y prête. Oui, alors, c’est vrai que c’est…Je suis en train de réfléchir à çamais depuis le débutdepuis Comme la chienne on m’en parle. Et Comme la chienne qui n’avait pas eu le succès de Britney avait été mis en scène par une troupeet on m’a toujours dit ça. Moi, la littérature
qui m’a toujours parléque ce soit Beckett ou Durasce sont des voix. Des choses qu’on entend,
des gens qui nous parlent. Et j’ai l’impression que les voixquand on les entend, on entend vraiment
la singularité, l’individualitéet pas une languepas une position surplombantedonc pas le narrateur omniscient,
on va dire. Donc moi, j’aime
quand on entend la voix d’une autricede quelqu’un. Et…Donc pour Britney ,
il y a plusieurs adaptations en courscar de toute façon, quand je…En tout cas, je…pour ça
je ne donne les droits pour rien. Enfin, je ne fais pas payer
les droits, vraiment. Et après, chacun, chacune
fait ce qu’il veut. Je sais qu’il y a plusieurs…Mais d’ailleurs,
ça m’a fait très bizarre de le voirj’ai vu quelqu’un s’emparer du texte. C’était très étrange pour moicar ce n’était pas du tout
la façon dont je l’aurais dit. Ce n’était pas du tout ma voix.
Après, c’est…Mais, c’est vrai
que j’ai commencé à prendre plaisirà faire des lectures…des lectures à voix nue…complètement, du texte. Mais dans ma pratique
ça ne s’est pas encore tout à fait rejointmême si je pense
à une écriture théâtralequi serait directement théâtralenotamment en réécrivant le mythe…Enfin, la pièce de Sophocle d’Electre. Voilà, Electre qui rêve de tuer sa mère
mais qui n’y arrive pas. C’est son frère qui la tue. J’aimerais bien qu’Electre tue sa mère. Et voilà, ça, c’est potentiellement
une forme qui va naître directementde manière plus théâtralemais je ne sais pas encore
très bien comment. On va prendre une dernière question. Là. Tout d’abord, merci beaucoup
pour cette rencontre. Je vais rebondir
sur quelque chose qui a été dit sur l’obsession
et la fascination des images. Et à un moment donné… je crois que c’est vous,
Louise, qui avez dit que vous aviez
du mal à lire des romans. Enfin, vous ne lisez plus de romans. Et comment j’ai interprété ça ? C’est… le fait que vous ne lisez pas de romans parce que, justement,
vous voulez combattre les images. Il y a quelque chose
comme le rejet de l’image. Et personnellement, je suis très attaché
à la forme romanesque. Et je voulais savoir si… si, selon vous, il y a un espoir qu’un jour le roman puisse… porter de nouvelles images notamment sur le féminin,
qui permettrait de… de libérer certaines paroles, notamment. C’est un peu brouillon
mais je ne sais pas… Moi, je ne crois pas. Non, mais j’en sais rien. C’est toujours pareil,
c’est quoi un roman ?Si l’on veut dire
que mon livre est un roman, soit. Ou le livre d’Adèle. Je pense que ce que l’on a…quand même…appelé « roman »s’est formé dans un certain contexteet a été pratiqué par certaines personnesqui se trouvent
avoir été des hommes blancs. Et j’ai l’impression…Mais après, je dis ça…J’ai l’impression
que c’est quand même une forme…Enfin, voilà, qui est…Après il y a des gens
qui écrivent des romans. Joyce Carol Oates en écrit
et je crois de très bienet elle est très lue. Elle parle de toutes ces questions-là. Mais…il y a quelque chose, pour moi,
dans la fabrication…qui…Je pense que ça revient un peu
à la question de l’intelligence du lecteurIl y a pour moi quelque chosequi est un peu dans l’idée
que l’auteur ou l’autricemanierait toute cette matière
et jouerait un peu avec tout ça. Et encore une fois, ce point de vue
omniscient, de contrôle comme ça, qui…Je ne sais pas, ma réponse
est peut-être un peu confuse parce que…ce sont des questions
qui me travaillent mais…il y a quelque chose dans la positionqui ne me parle plus. Et je prends un exemplequi est cette autrice canadienne,
Alice Munroet qui, en fait, a vécu
toute sa vie avec un hommequi a abusé de sa filleet qui écrivait des romans là-dessus. C’était dans la même maison,
donc elle écrivait des livreset elle se servait de la matière de sa viepour écrire des romans qui…Après, quand on lui a donné le Nobelon a dit : « Votre connaissance
du coeur humain est incroyable. « mais, en fait…Il y a un hiatus.
Il y a quelque chose qui va…Ce cas-là, vraiment, me fascineparce qu’apparemment
elle écrirait des romansoù elle comprend
bien la violence du monde humain. Donc après, on peut prendre
un autre exemple, Lolita de Nabokov. Nabokov a beau s’évertuer à dire
que Lolita n’est pas la coupablemais que c’est Humbert Humbert. Une chose ne passe pas. J’ai l’impression que…stratégiquement aujourd’huilà, maintenant
on aurait besoin d’autre chose. Après, ce n’est pas
pour dire que je suis pro-témoignageet j’ai aussi du mal avec une littérature
qui serait essentiellement du témoignagemais j’ai quand même l’impression
que l’on a complètement confiqué Lolita. Enfin, on a fictionnalisé la fiction
et on a voulu voir ce qu’on voulait voir. Et le pauvre Nabokov était là, à la téléà dire : « Mais non, non,
c’est Humbert Humbert le coupable. « Ça ne passe pas. Voilà. L’endroit où j’en suis aujourd’hui,
c’est celui-làmais après…je peux tout à fait être démentie. En l’occurrence, tu as parlé
de la fiction et non du roman. Oui, bien sûr. – Je crois que c’est ça qu’il voulait…
– Oui, mais il y a une différence. Le roman n’est pas défini
par la fiction, en fait. On ne peut pas le réduire à la fiction. Moi, j’aime beaucoup ce passage. C’est dans Une chambre à soi , je croisquand Virginia Woolf
dit que les femmes jusqu’icin’ont écrit que des romans
car c’est la forme la moins définieet dans laquelle il y a le plus d’espace
et de liberté à prendrecar c’est celle qui a le moins de codes. Et moi, je suis vraiment
attachée à cette définitionpar absence de…Cette définition indéfinie du romanqui n’est pas réductible
à cette question de la fictionà laquelle tu as répondu
et qui est une question à part entière. Mais je pense qu’il faut sauver le roman
de la fiction quelque part. Mais du coup,
pourquoi on aurait besoin de ce terme ? »Roman ». Ben…C’est une vraie question. J’ai l’impression que…
Enfin, je ne sais pas. Non, mais
parce que l’on en a encore besoinmais il faudrait
que l’on n’en ait plus besoin. C’est-à-dire que…Non, mais…parce que moi, je l’ai reçu un peu
à l’inverse, c’est-à-dire que…Ce sont des questions évoquées
tout à l’heuremais j’ai été très bloquée
dans la catégorie essai, non-fiction, etc. Comme si… »Roman », c’est ce que tu disais avantsur ton entrée en littérature. Parler de roman était aussi
ma manière de revendiquerle fait que, je suis désoléeil y a une transformation de la matière
et du réel dans ce livre. – Et…
– Donc c’est stratégique. Du coup, c’est stratégique
mais dans un mondeoù l’on n’a plus besoin
de classer les livrespour des raisons de prixde…de rayons en librairieet de fréquences radio ou télévisuellec’est vrai qu’on pourrait
sans doute s’en passer. Alors, à l’inverse, souvent…Enfin, là, on se pose la question…Du coup, dans mon prochain livre
qui n’est pas du tout une fiction mais…là où je met le plus à nu ma vieil y a eu la question
de mettre « roman » ou non. Là, pour une question
stratégique de juridique. D’un coup le roman permettrait
de protéger çamais j’ai aussi
un éditeur italien qui avait mis « roman »parce que ça vend plus. Enfin le livre, Mausolée ,
était un échec total. Je pense qu’il n’aurait
pas dû mettre romanque ça a desservi,
car d’un coup, c’est un roman d’amour. Donc hyper cliché. Ce sont effectivement des catégories
dont il faut user…stratégiquement, je pense. On en parlaitmais je pense
que dans le monde anglo-saxonils sont beaucoup plus libérés
par rapport à tout ça. On vous remercie sur ces derniers mots. Je crois qu’on peut vraiment
vous applaudir chaleureusement. [applaudissements]
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