Mardi de l’égalité – Les vigilantes : ces femmes au cœur de l’extrême droite
Résumé
Une conférence avec l’essayiste et journaliste Léane Alestra.
En partenariat avec la Mission égalité de l’Université Rennes 2, dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes et du programme de Rennes Métropole autour du #8mars
Pourquoi des femmes adhèrent-elles à des idéologies qui semblent vouloir leur retirer des droits ?
Cette question, en apparence paradoxale, en cache une plus vaste : que nous dit la présence croissante des femmes dans les sphères d’extrême droite du fonctionnement du nationalisme lui-même ? Ce que ce livre interroge, ce n’est pas « les femmes d’extrême droite » comme un objet à part, mais la manière dont le nationalisme, pour prospérer, forge une féminité utile à son projet.
Derrière la figure de la mère protectrice, de la femme respectable ou de la militante contre la décadence, se dessine une injonction : incarner une féminité hégémonique, blanche, hétérosexuelle, discrète, utile au projet national qui s’appuie sur un racisme structurel.
Ainsi l’extrême droite n’est pas une aberration : elle est l’expression la plus brutale et la plus explicite de cette logique enracinée dans nos sociétés. Et tant que l’État-nation existera, il continuera à penser le corps féminin comme un territoire à surveiller, un ventre à discipliner, une image à projeter et reconduira les fondements du sexisme. C’est pourquoi nous devons comprendre les femmes d’extrême droite, pour interroger l’ordre nationaliste qui les rend possibles.
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Transcription
Bonsoir à tous et à toutes.
Je suis heureuse de vous accueillir
pour ce Mardi de l’égalité de mars 2026
avec Léane Alestra
qui est chercheuse en études de genre
et journalisme politique
d’autant plus en ce mois de mars
marqué par deux journées
internationales symboliques
la journée internationale
des droits des femmes, le 8 mars
et celle pour l’élimination
de la discrimination raciale, le 21 mars.
Je tiens à remercier le service culturel
et la mission Égalité
de l’Université Rennes 2
pour la coproduction
ou plutôt la coprogrammation de ce Mardi
et les équipes du CREA
pour tout le support technique.
La réflexion proposée par notre invitée
ce soir nous permet précisément
de faire le lien
entre des luttes indissociables.
La lutte pour le droit des femmes
et des minorités de genre
et la lutte contre le racisme
dans une économie libérale mondialisée.
On observe de plus en plus clairement
un détournement des droits des femmes
à des fins identitaires et racistes
il devient donc nécessaire d’analyser
la manière dont les idéologies
réactionnaires d’extrême droite
peuvent infuser certains collectifs
se revendiquant féministes
parfois bien au-delà
des seuls groupes situés explicitement
à l’extrême droite
de l’échiquier politique.
Est-ce une évolution
propre à notre époque ?
Ou bien est-ce une illusion de penser
que le féminisme dans sa pluralité
serait nécessairement imperméable
aux idéologies réactionnaires
et aux rapports de domination de genre,
de classe et de race ?
Qu’est-ce que le fémonationalisme ?
Dans quelles racines sociales
et politiques s’inscrit-il ?
C’est à ces questions et à bien d’autres
que Léane Alestra
apportera son éclairage ce soir
dans un contexte international
marqué par la guerre
et où la rhétorique
de l’émancipation des femmes
est mobilisée par certains États
pour justifier des politiques
ou des interventions
visant d’autres pays
alors même que l’on constate
un recul de leurs droits dans ces pays.
Ce soir est aussi l’occasion
de rappeler que notre partenaire
la librairie Comment dire
tient à votre disposition
l’ouvrage de Léane Alestra
qui s’intitule Les vigilantes.
À l’issue de son intervention
nous prendrons
quelques questions dans le public.
Je me permets de rappeler
que ces échanges doivent se faire
dans un cadre de respect, d’écoute
et de dialogue
afin de permettre une discussion
de qualité avec notre invitée.
Je passe maintenant la parole
à Léane Alestra
que je remercie
d’avoir accepté notre invitation
et je vous souhaite
une belle soirée à toutes et à tous.
[applaudissements]
Bonjour à toustes.
Merci beaucoup d’être venus
aussi nombreux et nombreuses ce soir.
Je suis très contente d’être là
aujourd’hui pour vous présenter le travail
que j’ai fait autour de Les vigilantes.
Pour commencer, je vais dire
quelques mini règles qu’il y a.
Je vais parler
pendant à peu près 45-50 minutes
mais considérez
que vous êtes ici à la maison
et que s’il y a un terme
que vous ne comprenez pas
vous pouvez lever la main
et me demander de l’expliquer.
Je suis là pour ça, donc n’ayez pas peur.
Ou si quelque chose vous semble flou
dites-le moi et je reformulerai
pour mieux vous expliquer.
À la fin, il y aura un tour de questions.
Donc si pendant la conférence
il y a des notions, des mots
ou quelque chose que je dis
que vous n’avez pas compris
je peux revenir dessus
et on approfondira après
au moment des questions-réponses.
Ça c’est pour le petit point méthodologie
pendant l’intervention.
Je vais revenir un petit peu
sur ma présentation
et vous expliquer rapidement
mon parcours
et ce qui m’a amenée à travailler
sur ces questions-là.
En 2019, j’ai fondé un média
qui était à la base un podcast
avec une présence
sur le blog Mediapart et sur Instagram
qui s’appelait Mécréantes
qui vulgarisait les enjeux liés au genre
en donnant la parole à des chercheuses
et des chercheurs sur le sujet.
Je me suis rapidement rendu compte
que l’extrême-droite
était très présente en ligne
surtout durant le confinement,
avec l’absence de modération
et j’ai assisté à l’essor
du groupuscule identitaire Némésis
que vous connaissez à présent,
depuis le début de sa création
jusqu’à aujourd’hui.
Je me suis très rapidement rendu compte
qu’il y avait beaucoup
d’experts de l’extrême-droite
mais peu qui croisaient
les notions de genre et d’extrême-droite
avec, justement, une mise en avant
de cette perspective féminine.
Il y en avait bien.
Par exemple, Magali Della Sudda.
Mais il n’y avait
rien de précis sur Némésis.
J’ai repris mes études
en études de genre à Paris 8.
J’ai été encadrée par Mehdi Derfoufi
et j’ai fait un premier mémoire
sur le groupuscule identitaire Némésis.
J’ai fait un deuxième mémoire
sur l’utilisation du féminisme
par Emmanuel Macron
donc sur une forme
de fémonationalisme plus large.
On y reviendra après.
Les vigilantes est la « compilation »,
voire plus que ça
de ces deux mémoires.
J’ai bien sûr fait
des recherches complémentaires dessus.
Il a été encadré par Hanane Karimi,
maîtresse de conférences en sociologie
qui a déjà été reçue ici
dans le même cycle que moi.
Elle a donc encadré cet ouvrage
pour être sûre que le fond
est conforme à des attentes universitaires
mais que la forme
est grand public et facile à lire.
Le début est un peu compliqué
mais après ça va.
Je préfère le dire parce que des fois
les gens ont un peu peur au début
car c’est un peu ardu mais après ça va.
Je vais justement commencer
par vous raconter l’ouverture.
Le début de ce livre parle
de la création de l’État-nation.
Pourquoi je commence par ça
pour ensuite parler des femmes de droite ?
Parce que contrairement
à ce qu’a fait Magali Della Sudda
ce n’est pas un livre qui va cartographier
les différents
mouvements féminins d’extrême-droite.
C’est un travail très important
mais que je ne fais pas dans ce livre.
Ce livre pose plutôt la question
de pourquoi et comment
on atteint une société
où des femmes sont à la tête
des mouvements d’extrême-droite
et où des groupes féminins
et qui sont à l’extrême-droite
sont mis en avant médiatiquement.
Ça pose la question
de ce qui dans notre civilisation
donne cette place très particulière
aux femmes blanches
qui se retrouvent, comme je l’ai dit,
au cœur du récit national.
On commence par parler de l’État-nation
parce que la particularité
de l’État-nation
est qu’il a été créé
en Occident il n’y a pas si longtemps
et qu’il a en son cœur
une identité, un roman national.
Ce roman national,
il est toujours genré.
Je m’explique
en France,
on a plusieurs symboles nationaux.
On a notamment Marianne.
Elle avait le sein dénudé
pour montrer que la nation est nourricière
comme une mère nourrit son peuple.
Ça, c’est un exemple
de ce en quoi notre récit national
comporte toujours une dimension genrée.
Pour moi, c’était important,
au début de Les vigilantes
de revenir sur cet aspect-là
pour comprendre
que les idéologies nationalistes
ont quelque chose à dire
et disent quelque chose des femmes
aussi dans la façon dont ils racontent
le roman national et le récit national.
Ce sont des allégories,
des égéries et des vitrines
qui sont importantes à l’échelle macro
puisque l’on n’a pas que l’extrême droite
qui utilise ces procédés-là.
Vous avez sûrement vu Marlène Schiappa
en couverture de Playboy
sous les traits de Marianne.
Ça va jusqu’à Némésis
en passant par d’autres mouvances
comme celle du Printemps républicain
qui mettait aussi en exergue
des pans genrés
que ce soit par du fémonationalisme
ou de l’homonationalisme.
Il est aussi important
de comprendre que toute cette vision
qu’on a des femmes blanches
qui est au cœur
des récits nationalistes d’aujourd’hui
s’est notamment forgée
pendant la colonisation.
Avec cette idée
que pendant la colonisation
on crée un roman national
en miroir et en négatif des peuples
que l’on est en train de coloniser.
C’est aussi à ce moment-là
que l’on rend les catégories de genre
c’est-à-dire homme, femme, hétéro et homo
plus rigides.
Par exemple, le mot « hétérosexuel »
désignait à la base une maladie mentale
comme pour « homosexuel »
et ces catégories vont être affinées
pour montrer ce qui est la norme
ou la déviance
y compris au sein des catégories.
Ce que l’on va considérer être une femme.
Il va y avoir la femme
puis la « bonne femme »
et la « mauvaise femme ».
Souvent, la mauvaise femme
va être incarnée
dans les figures
des femmes qui sont colonisées.
Par exemple,
on va demander aux femmes blanches
d’avoir un comportement moral exemplaire
de ne pas coucher à droite à gauche
pour le dire de façon vulgaire
et on va présenter en parallèle
les femmes colonisées dans les pays arabes
ou les femmes noires comme étant
très érotiques, sexuelles et tentatrices.
On voit que les notions de genre évoluent
en fonction de l’arbitrage politique
et que dans ce rôle-là
les femmes jouent un rôle
et ont une importance.
Si vous lisez Les vigilantes
vous verrez que toute la première partie
revient un peu sur ça
sur l’évolution de Marianne
dans le roman national
sur à quel point les femmes
ont joué un certain rôle ambivalent.
Et pas n’importe quelles femmes.
Souvent, celles de la haute bourgeoisie
ont joué un rôle pendant la colonisation
qui est beaucoup plus ambigu
que ce que l’on peut penser
et parfois un rôle de premier pan.
Dans certaines colonies,
elles servaient notamment
à « civiliser » les femmes colonisées
en leur apprenant les « bonnes manières »
car, dans le récit national, les femmes
sont les gardiennes de la morale
parce que ce sont à elles
que l’on donne la charge
d’élever les futurs citoyens.
Donc il faut
les contrôler de façon assez étroite
puisque si elles commencent
à faire n’importe quoi
on considère que les futurs citoyens
vont faire n’importe quoi
et que ça va donc être
« une forme de dégénérescence de la race »
pour reprendre les discours nationalistes.
Il y a vraiment cette idée
au cœur de ce roman national
que les femmes sont la vitrine
du roman national.
C’est pour ça que l’on a aussi souvent
des comparaisons entre la terre
le viol des terres
et le viol des femmes
le viol des frontières
et le viol des femmes
et qu’à l’extrême droite
on a toujours un fil tendu
entre les frontières des genres
que l’on tente de verrouiller
et celles du territoire national
que l’on tente aussi de verrouiller.
Il faut donc comprendre
que le sexisme est racialisé
et que dans le racisme, il y a toujours
une part de sexisme à ce racisme-là.
C’est-à-dire que l’on va considérer
par exemple dans le discours raciste
que les hommes noirs sont ultra virils
que les femmes noires
sont elles aussi ultra viriles
mais en même temps
extrêmement sexuelles.
Il y a toujours une dimension sexualisée,
sexualisante dans les discours racistes.
Ces discours racistes
ont été au cœur de nos sociétés
pas seulement à l’extrême droite
puisque l’on est l’héritage
d’une société coloniale, impériale
néolibérale, colonialiste je l’ai déjà dit
et bien sûr capitaliste.
Il s’est construit sur l’exploitation
des ressources des peuples colonisés
et a pour ça construit
un narratif identitaire et nationaliste
qui plaçait les pays occidentaux
comme étant supérieurs aux autres
comme étant les plus civilisés
et qui par conséquent
devaient expliquer
des normes de genre aux pays colonisés.
Il faut savoir qu’aujourd’hui
dans plus de la moitié des pays
qui continuent à interdire l’homosexualité
les lois allant en ce sens
ont été imposées pendant la colonisation.
Il faut comprendre qu’on a colonisé
plus de 80% du territoire
et qu’on a imposé nos normes de genre
homme, femme, hétéro, homo
dans tous ces territoires.
Ça ne veut pas dire
que le patriarcat n’existait pas ailleurs
mais on l’a uniformisé.
À certains endroits, les systèmes de genre
étaient beaucoup plus complexes
qu’ils ne le sont aujourd’hui.
Même les pays
qui n’ont pas été directement colonisés
ont essayé de coller au modèle occidental
qui était hégémonique.
Je pense par exemple à l’Iran,
qui n’a pas été strictement colonisé
quand le chah arrive
il va interdire l’homosexualité
puisqu’il y avait un homoérotisme
très présent dans la culture de l’époque
mais c’était considéré comme arriéré.
On voit aujourd’hui
que le discours s’est presque renversé
et se re-renverse
puisque l’on a déjà eu
toutes les politiques de pinkwashing
et d’utilisation d’une rhétorique LGBT
pour continuer le néo-impérialisme
en disant, à bas mot
que nous sommes
une civilisation cette fois « éclairée »
parce que l’on tolère
les personnes LGBT et les féministes
mais on n’a pas eu le choix
de les tolérer.
C’est à la suite
de mouvements sociaux très forts
qui ont gagné des droits
dans les années 70
et qu’ensuite
le paradigme a changé.
On voit toujours comment l’impérialisme
arrive à se remettre dans ce paradigme-là
car de la même façon que, par exemple
quand la France a dû arrêter l’esclavage
elle a ensuite continué
des formes de colonialisme en Afrique
au nom du fait
qu’elle allait émanciper les Africains
de l’esclavage qu’elle avait été
elle-même contrainte d’arrêter.
Ça c’est un petit peu toujours le cas.
On est toujours un petit peu
dans cette période où l’on se raconte
nous, société occidentale,
comme étant supérieure
parce que l’on tolère bien
les femmes et les personnes LGBTQIA
ça sonne de moins en moins vrai
à mesure que l’extrême droite
n’a plus besoin de se cacher au pouvoir.
Je pense aux États-Unis, à la Hongrie,
à l’Italie et à bien d’autres pays.
C’est aussi le cas en Amérique latine
où il y a des blocs très forts
et l’extrême droite
qui est au pouvoir ou qui est très forte.
Tout ça est important
pour comprendre
que l’on est dans un contexte
à la fois global et international
et que l’on est en même temps
dans dans un récit qui bouge.
On peut avoir jour 1
les Occidentaux qui disent
que les autres populations
sont barbares, incivilisées
parce qu’il y avait encore des populations
où les hommes pouvaient donner le sein
où par exemple il n’y avait
pas de genre mais sept genres
où il n’y avait pas
de comportement hétéronormatif.
Il y avait toute une myriade
de façons de cohabiter et de s’organiser
qui étaient très différentes
et on les taxait de barbares.
Le lendemain, on peut dire
qu’on est éclairés
parce qu’on a une grande tolérance
sur les différentes identités
et diversités
qui sont au sein de nos civilisations.
Dans ce récit-là,
on en arrive aux années 80
avec la période qui va marquer le début
de ce qu’on appellera le fémonationalisme.
Le fémonationalisme est une notion
imaginée par la sociologue Sara R. Farris
pour parler de l’utilisation
du droit des femmes
à des fins réactionnaires,
conservatrices, sécuritaires, racistes.
Vous avez l’idée.
À la base, quand Sara Farris
crée cette notion au sein de sa thèse
elle ne pense pas à l’extrême droite.
Elle parle plutôt des fémocrates,
comme elle dit, ou des féministes d’État
et du fait que dans les années 80
il commence à y avoir dans plusieurs pays
dont la France
l’arrivée d’un ministère
de l’égalité femme-homme.
L’État va se mettre
à dialoguer avec certaines féministes.
Féministes qui ne sont pas
trop révolutionnaires, pas trop radicales
et qui acceptent une forme
de compromis et de dialogue avec l’État.
Il va commencer à trier officiellement
les bonnes féministes des mauvaises
et donc garder les féministes
qui sont le plus proches du statu quo
sous sa protection, entre guillemets.
C’est à ce moment-là qu’on va avoir,
y compris dans les mouvements féministes
des rhétoriques islamophobes
qui commencent à s’installer
qui vont donner plus tard les théories
du grand remplacement de Renaud Camus.
Dès les années 80,
on a une couverture du Figaro
qui montre Marianne qui porte le hijab
et disant que si l’on ne fait rien
toute la France sera comme ça dans 30 ans.
Progressivement, un arsenal législatif
commence à arriver en France
pour restreindre le port du hijab,
avec très peu de prise en considération
du paternalisme blanc qu’il y a
sur ce type d’intervention politique
et très peu de recul sur le fait que
non seulement ça permet
de revenir dans une période
où l’État peut contrôler
la tenue des femmes mais qui, en plus
s’ouvre de plus en plus un arsenal
propice à une révolte…
à un retour antiféministe étatique.
À la base, quand Sara R. Farris parle
de fémonationalisme, elle parle de ça.
Mais en France,
on a des exemples de féministes d’État
que vous connaissez bien,
dont Marlène Schiappa
qui est une figure très importante
de notre fémonationalisme récent.
Vous avez peut-être remarqué
dans le premier mandat d’Emmanuel Macron
Marlène Schiappa
a été la figure la plus médiatisée.
Selon moi,
elle a été autant médiatisée
parce qu’elle était bonne oratrice
et pas trop impopulaire au début
mais aussi
parce qu’elle servait à incarner
ce qu’Emmanuel Macron et sa vision
attendent de la femme
« conventionnelle d’aujourd’hui ».
C’est-à-dire une femme
qui est cadre supérieure
qui est à la fois mère et qui travaille
qui est donc doublement productrice.
Productrice d’enfants pour l’État
et productrice économiquement
par le travail et qui ne se plaint pas.
Vraiment cette idée de femme totale
qui a certes une sexualité
un petit peu plus assumée
mais qui reste quand même
reproductrice, hétérosexuelle, cisgenre…
tout ce que vous voulez.
Et Marlène Schiappa est aussi intéressante
car dès qu’elle arrive au gouvernement
il y a tout de suite
du fémonationalisme dans sa politique.
L’une de ses premières politiques
est qu’elle dit vouloir
lutter contre le harcèlement de rue.
C’est un réel problème
pour de nombreuses femmes
mais qui, selon moi, devrait être étendu
au harcèlement de rue plus global.
Par exemple, les hommes racisés
qui vivent un harcèlement
constant de l’État
car on leur demande
tout le temps leurs papiers
pour prouver qu’ils sont bien Français
est aussi une forme de harcèlement de rue.
Marlène Schiappa
utilise cette revendication
qui était assez forte à ce moment-là
dans certaines sphères féministes
pour, au final,
rajouter des effectifs de police
dans les quartiers populaires.
Elle va dire,
que selon la source « t’inquiète »
il y a des quartiers
qui sont plus propices au harcèlement
et qui sont des quartiers populaires.
que ce sont des « zones rouges »
et va envoyer plus d’effectifs de police
dans ces quartiers-là.
Policiers qui sont censés
mettre des amendes
quand ils voient en flagrant délit
un homme harceler quelqu’un dans la rue.
Comment on fait
quand c’est le policier qui harcèle ?
Ça, on ne le sait pas.
Il y a bien sûr eu un nombre dérisoire
de condamnations suite à ça.
L’autre chose intéressante
est qu’il y avait
un second volet à cette loi.
Le second volet de cette loi
était pour Marlèhne Schiappa
le fait de dire qu’elle allait proposer
aux commerçants des villes
de mettre des petits stickers
sur la porte de leur vitrine
pour que les femmes ou les personnes LGBT
victimes de harcèlement de rue
puissent se réfugier
à l’intérieur des cafés, par exemple
en ayant vu le petit sticker.
C’est sûr que,
si l’on se fait courir après dans la rue
la première chose que l’on regarde,
est s’il y a un sticker pour entrer.
Non, évidemment
que l’on rentre se réfugier
mais plus important encore,
il y a quelque chose qui se joue là-dedans
c’est le fait de dire aux femmes
et aux personnes LGBTQIA
que l’on est impuissants
qu’elles seront toujours
en danger dans la rue
que l’on ne peut rien faire
et que le seul moyen de s’en sortir
est de retourner à la maison
de retourner
à l’intérieur, symboliquement.
On leur dit de quitter l’espace public
si elles sont en danger
et que rien ne sera fait.
L’objectif derrière est de ne pas mettre
un euro de plus sur la table.
Ce sont donc des mesures
qui ne coûtent rien
alors que l’on connaît
des mesures efficaces
pour assurer la sûreté des femmes
dans la rue.
Beaucoup de recherches ont été menées
sur l’aménagement de l’urbanisme
mais ce ne sont pas des choses
qui sont à l’ordre du jour
car le but n’est pas vraiment de lutter
pour plus de sûreté dans l’espace public
mais simplement de faire avancer
un agenda raciste et réactionnaire.
Ce qui est intéressant
dans cet exemple que je prends
c’est qu’il illustre bien
le fémonationalisme.
Le fémonationalisme
est d’abord toujours du racisme
mais il y a toujours un effet de balance
qui fait qu’il a besoin
du sexisme pour avancer.
Dans ce cas-là, c’est le racisme.
On va ajouter des effectifs de police
dans les quartiers populaires
qui vont surveiller
les corps des hommes de classe populaire
qui sont arabes ou noirs.
Disons-le.
Pour ça, on a besoin de sexisme.
On a besoin de réifier les femmes
comme étant pour toujours
et de façon
quasiment naturelle, des proies
qui sont fragiles, vulnérables
incapables de se défendre elles-mêmes
incapables de s’auto-organiser.
et qui ont donc besoin
d’un État fort, sécuritaire
avec un dispositif se rapprochant
de plus en plus d’un autoritarisme
pour les protéger de la menace extérieure.
C’est pour ça
qu’il est important de comprendre
que dans toutes
ces idéologies fémonationalistes
il y a toujours un recul des droits
des femmes qui va avec ce racisme-là.
Ce sont toujours
des choses liées entre elles.
Pourtant, on a quand même des femmes
Marlène Schiappa la première
qui vont défendre
ces idéologies fémonationalistes.
Je l’explique donc
dans le livre avec, déjà, le titre
Les vigilantes : surveillées et surveillantes,
ces femmes au coeur de l’extrême droite.
« Surveillées et surveillantes »
car ce que je développe dans ce livre
c’est qu’il y a un pacte social
adressé aux femmes plutôt conventionnelles
soit aux femmes qui peuvent prétendre
se rapprocher du statu quo.
Pour le dire grossièrement,
ce pacte-là c’est
« Si tu veux avoir un accès au droit réel… »
Car ça ne fait pas si longtemps
que les femmes ont accès au droit
mais encore moins au droit réel.
« Si tu veux avoir
un accès au droit réel
si tu veux être lisible
dans l’appareil national
avoir une place, qui sera, certes,
toujours une place de second violon
certes tu seras toujours
derrière les hommes de ta classe
mais au moins tu seras lisible
dans l’appareil social
il faut déjà que tu te surveilles. »
« Tu dois surveiller
que tu es habillée correctement
que tu parles de façon correcte,
que tu restes à ta place quand il faut…
que tu incarnes un modèle
de féminité conventionnelle
et ensuite tu dois être
la surveillante des autres »
« Vérifier que les femmes
n’aient pas de jupes trop courtes…
médire celles
qui ont des comportements
sortant des attentes genrées et sexistes.
et en échange, tu pourras jouir
d’une forme de violence et de domination
sur les personnes
qui sont plus marginalisées que toi
dans l’appareil national. »
Donc ici, par exemple,
« Tu pourras jouir de violence exercée
sur les personnes racisées,
sur les personnes trans, LGBTQIA, etc. »
C’est un contrat
qui est toujours donné à des personnes
qui cumulent plusieurs points
qui les rapprochent du statu quo.
Ça ne veut pas dire
que ce sont toujours des femmes cis,
hétéro, blanches et qui sont mariées
mais il faut quand même quelques points
pour qu’elles puissent accéder à ça.
C’est pour ça
que ça s’appelle Les vigilantes.
En raison de cette vigilance
qui leur est demandée envers elles-mêmes.
C’est aussi en référence
au vigilantisme qui était…
Aux États-Unis, pendant la ségrégation,
il y avait des hommes la nuit
qui allaient massacrer des hommes noirs
sous couvert
qu’ils avaient violé des femmes blanches.
Ce n’était pas toujours vrai,
ces histoires étaient parfois inventées
par des hommes
et non par des femmes, je précise.
Donc, inventées par des hommes
pour assouvir leurs pulsions racistes.
Les relations pouvaient avoir existé
mais avoir été consenties
et on va expliquer après
pourquoi c’était inimaginable
ou bien elles pouvaient être inventées.
C’étaient donc des hommes
qui faisaient ça la nuit
qui étaient masqués
et agissaient extrajudiciairement.
Et ils avaient les yeux bandés
chose qui est restée après
dans Batman, les super-héros, etc.
car il y avait cette idée
qu’ils ont une super-vision
contrairement à la justice aux yeux bandés
et qu’ils se font justice.
Il y a toujours cet imaginaire-là
qui est au cœur
des politiques fémonationalistes
et des projets
de groupuscules identitaires
comme Némésis.
On y arrive, pas d’inquiétude.
Donc justement, après, il y a une partie
que je ne vais pas développer ici
qui explique pourquoi
toutes les femmes ne sont pas féministes
et quels sont les trois piliers principaux
qui expliquent cela.
Mais je ne vais pas m’attarder sur ça.
On va plutôt repartir sur…
les femmes vraiment
à l’extrême droite cette fois.
Dans le livre, il y a deux catégories
et deux profils d’actrices.
Je parle plutôt de militantes
de femmes politiciennes
engagées à l’extrême droite.
La première catégorie que j’identifie
ce sont celles
que j’appelle « les jeunes guerrières »
donc, par exemple, le groupuscule Némésis
que vous connaissez peut-être
et Thaïs d’Escufon
ou d’autres femmes comme ça.
Le point commun entre ces femmes
est qu’elles ne sont ni mariées ni mères
qu’elles sont jeunes
et, à la base à l’extrême droite,
considérées comme des égéries.
Elles peuvent porter les armes
mais n’ont pas le droit
normalement, à la base
de faire la ligne politique
d’extrême droite.
Elles sont censées être des vitrines
pour donner envie, pour recruter
pour rajeunir le mouvement
pour servir de vivier
quand il y a des quotas
aux élections par exemple
puisque le RN a longtemps été le parti
où les femmes
étaient les moins présentées
et ils ont besoin de rattraper ce retard
pour essayer de gagner électoralement.
Ce qui est intéressant à comprendre
c’est que ces femmes-là vont par exemple
comme c’est le cas de Thais d’Escufon,
une vidéaste d’extrême droite
qui était porte-parole
de Génération identitaire
elles vont par exemple
se comparer à Jeanne d’Arc avec cette idée
qu’elles sont dans une forme sacrificielle
pour la nation
ce qui justifie
qu’elles se mettent en avant
alors que normalement
dans les idéologies d’extrême droite
les femmes ne sont pas censées
trop s’incarner dans l’espace public.
Mais là, elles disent que, en gros…
Pour reprendre
leur discours grossièrement…
Les hommes se sont dévirilisés
plus personne ne les protége
donc elles n’ont pas d’autre choix
et quand les hommes
feront bien leur travail
elles iront à la cuisine
mais là elles ne peuvent pas.
Elles doivent se sacrifier
et faire de la politique.
C’est très, très dur.
Elles utilisent un peu ce discours
de funambule de la haine
et en sociologie
on parle de « virilité alternée »
pour parler de ces comportements
un peu contradictoires.
Si vous prenez Némésis par exemple…
J’ai beaucoup étudié
leurs réseaux sociaux.
Sur une photo
elles étaient en robe à fleurs
toutes la même robe longue à fleurs,
avec des fleurs blanches dans les mains
les cheveux longs détachés,
un certain maquillage très propret, etc.
et la photo d’après,
elles tiraient à l’arme à feu
ou faisaient des combats de boxe.
Les fois où elles sont très féminines
servent à montrer aux hommes
de leur camp politique
qu’elles se conforment
aux attentes genrées qui pèsent sur elles
qu’elles sont d’accord
avec cette féminité conventionnelle
mais étant dans des milieux
qui valorisent
la violence et l’action directe
elles doivent aussi montrer
qu’elles peuvent taper du poing
et qu’elles peuvent être utiles, etc.
Elles sont donc toujours un peu
sur cette tangente contradictoire.
Et elles subissent évidemment
du sexisme en interne
mais qu’il est selon elles contrebalancé
par la jouissance qu’elles ont…
d’exercer de la violence elles-même.
Elles ne se voient donc pas
comme victimes
puisqu’avant ça elles sont des agresseuses
envers d’autres groupes sociaux.
Ça, c’est important de le comprendre.
Qu’est-ce que je pourrais ajouter
sur la catégorie des jeunes guerrières ?
Dans le cas de groupuscules comme Némésis
qui sont des très petits groupuscules
qui ont un accès médiatique immense
mais il faut comprendre qu’en France
elles doivent être 30 membres actifs
qu’elles disent avoir des antennes
mais ça peut être une personne
qui s’est manifestée
et ne fera peut-être rien
et elles disent avoir une antenne.
Et il y a un noyau dur,
c’est très hiérarchique
avec une cheffe qui est Alice Cordier.
Toutes ces femmes sont issues
de la haute bourgeoisie
ou de la noblesse, pour ce qu’il en reste,
ou de l’aristocratie.
Elles sont citadines, blanches,
hétérosexuelles.
Si ça vous intéresse, je vous invite
à lire l’ouvrage de Magali Della Sudda
qui est peut-être dans votre BU
et qui revient très bien
sur la sociologie de ces groupes-là.
La deuxième typologie de femmes
que j’examine dans Les vigilantes
ce sont celles que j’appelle
les « mères de la nation ».
Elles sont plus rares.
Ce sont des femmes que l’on peut retrouver
à la tête des partis d’extrême droite
donc Georgia Meloni
Marine Le Pen jusqu’à très récemment
on a aussi Alice Weidel en Allemagne,
il y en a d’autres en Amérique latine…
Je ne vais pas toutes les citer.
Ce qu’il faut comprendre
chez les mères de la nation
c’est qu’elles ont un petit peu plus
de droits politiques
parce qu’elles ont enfanté.
Leur point commun
c’est qu’elles sont blanches, évidemment
c’est qu’elles ont eu des enfants
après, elles peuvent être divorcées,
comme Marine Le Pen ou Georgia Meloni
Alice Weidel est lesbienne…
il peut y avoir des différences
mais le tronçon, c’est toujours ça.
a été mariée, a eu des enfants,
donc a payé son tribut à la nation.
Et ensuite,
elles sont surtout présentées comme étant…
les héritières légitimes.
Pour une raison ou l’autre.
Par exemple, Marine Le Pen
héritière légitime avec vraiment
cette mentalité presque royaliste.
Elle est là
parce qu’elle est la meilleure héritière.
Marine Le Pen, Jean-Marie Le Pen
Alice Weidel est petite fille de nazis.
En Amérique latine,
beaucoup sont « épouses de »
« fille de », « sœur de » ou « femme de »
et, aux États-Unis
beaucoup étaient proches
de la famille de Donald Trump.
Le cas un peu à part,
c’est Georgia Meloni
qui a beaucoup construit son narratif
sur le fait que son père était de gauche
et l’a abandonnée très jeune.
Sa mère est plutôt très à droite
Donc elle a plutôt pris
la tangente maternelle
et son récit est plutôt de dire que…
qu’elle est la meilleure chance
pour l’Italie
de réincarner l’héritage fasciste.
Et donc voilà pour les deux catégories.
Et ensuite, dans le livre,
j’explore encore d’autres choses
à savoir pourquoi, aujourd’hui
les ennemis beaucoup utilisés
par ces groupes de femmes
vont être les femmes transgenres
et les femmes musulmanes
et, bien sûr,
les hommes issus de l’immigration.
J’explore aussi tout le rôle
des associations de mères d’élèves
et à quel point l’extrême droite
essaye de faire une jonction
entre pouvoir parental,
pouvoir adulte et pouvoir d’État.
C’est le cas notamment
du parti d’Éric Zemmour
qui avec Parents Vigilants
essaye d’organiser
des cercles de surveillance
en gagnant les élections
de délégués parentaux dans les écoles
et donc en essayant ensuite
de dénoncer des profs
qui seraient jugés,
selon eux, trop woke.
Vraiment essayer
d’organiser la surveillance.
On en revient toujours
à « surveillées et surveillantes »
avec cette idée que l’on demande
à ces femmes-là de faire le travail aussi…
de contrôle social sur les populations.
Et je parle aussi, enfin…
S’il y a des questions on y reviendra
mais je ne vais pas tout développer.
Je parle aussi
de certaines trajectoires de femmes
mais ça pourrait s’appliquer
à des hommes vus comme libéraux
ou plutôt de gauche
qui sont passés à l’extrême droite
avec une analyse
et une remise en perspective historique
car ce ne sont pas
de nouveaux phénomènes.
Ce sont des phénomènes
que j’appelle transfuges réactionnaires.
Pour vous redire, avant de terminer
et de passer aux questions
les notions développées dans le livre
si vous voulez que j’y revienne…
Il y a celle de transfuge réactionnaire
dont je viens de parler
et celle de contrat de vigilance
qui est le pacte social
dont je vous parlais tout à l’heure.
Enfin, je développe aussi
l’idée de dark agency
pour parler de l’agentivité
que ces femmes
à l’extrême droite utilisent
qui est celle de rabaisser
et de violenter
des groupes sociaux inférieurs à elles
en espérant pouvoir négocier
une meilleure place pour elles
au sein du statu quo.
Voilà un peu pour la présentation.
On va passer aux questions
comme ça, vous n’allez pas vous endormir !
Merci beaucoup de votre écoute.
[applaudissements]
Il y a une question par ici.
Ouais.
Je suis allée vite,
je ne sais pas quelle heure il est.
Oui, c’était assez court.
Est-ce que tu, vous,
je ne sais pas si…
Vous pouvez me tutoyer.
Est-ce que tu peux réexpliquer
ce qu’est le concept
de transfuge réactionnaire ?
Je ne l’ai pas expliqué,
donc c’est normal.
Ce que je théorise
dans le livre autour de ce concept
c’est l’analyse
de trajectoires individuelles
de personnes qui étaient engagées
de façon militante ou politique
ou plutôt de façon libérale ou à gauche
et qui sont passées à l’extrême droite.
Il y a 100 ans par exemple,
on a eu le cas de suffragettes
qui sont devenues ensuite nazies
pour à peu près les mêmes raisons
que des femmes aujourd’hui
comme Doramoto ou Marguerite Stern
qui étaient identifiées
comme étant féministes
ont, par l’entrée de la transphobie
basculé à l’extrême droite
la plus radicale.
Ce qui est intéressant
c’est que l’on observe des similitudes
dans ces trajectoires.
Un transfuge réactionnaire
n’est pas fait par n’importe qui.
Ce sont souvent des personnes
qui sont assez privilégiées
dans le groupe social
qu’elles prétendent défendre
qui vont être rapidement propulsées
à des places de chef
et qui vont ensuite être contestées
par des personnes militantes
autour d’elles
ou qui ont l’impression
d’être un peu sur la redescente
et qu’elles perdent du pouvoir,
qu’elles perdent en influence.
Elles vont être tentées
par des courants d’extrême droite
qui vont leur dire
« Tu aimes être un chef incontesté.
Tu aimes la verticalité
et le fait de pouvoir user de la violence
pour rester à ta place de pouvoir.
Ça tombe bien, c’est notre programme. »
Évidemment, ça ne se fait pas en une fois
mais il y a toujours des signes
des éléments avant-coureurs.
Si l’on regarde
les suffragettes devenues nazies
c’étaient des suffragettes
qui étaient très obsédées
par l’idée qu’il fallait
sécuriser les rues pour les femmes
et qui luttaient vraiment
contre le harcèlement de rue.
Ça rappelle un peu d’autres personnes.
Elles étaient aussi beaucoup dans…
dans la lutte contre la prostitution
mais toujours avec une vision de classe
extrêmement condescendante
sur les femmes des classes populaires
avec cette idée
qu’elles allaient les hygiéniser
qu’elles allaient les rendre respectables.
C’est là où il y a une porosité
je fais une petite parenthèse
entre le féminisme très bourgeois
qui peut ensuite amener
à des formes encore plus conservatrices.
Dans le féminisme bourgeois,
aujourd’hui bourgeois et néolibéral
il y a toujours cette idée
que les femmes
ne mériteraient pas des droits
car ce sont des êtres humains
comme les autres
mais car elles seraient
foncièrement plus respectables.
Il faudrait donc
donner des droits aux femmes
car elles doivent être respectées
et sont respectables.
Le problème est que
les hommes pensent qu’elles ne le sont pas
mais pas parce qu’ils les exploitent.
Je clarifie car je me rends compte
que ce n’est pas très clair.
Ne vous inquiétez pas.
J’essaie juste de trouver
comment l’expliquer.
En fait, ça va être l’idée que…
Comment dire ?
Désolée, j’ai un petit trou.
J’espère que ça pourra
être coupé pour la vidéo.
Pour vous donner un exemple…
Lucie Peytavin.
Elle est essayiste
et a écrit un ouvrage qui s’appelle
Le coût de la virilité.
Dans ce livre, elle dit
que les femmes sont, quelque part
plus respectables que les hommes
parce qu’elles causent
moins d’accidents de voitures
et qu’elles ont
moins de rapport avec la criminalité.
Ce qui est vrai
mais même si c’était l’inverse
ça ne justifierait pas
qu’elles aient moins de droits.
Il faut faire attention
à ce type de discours.
Ça va beaucoup être des discours
que l’on va retrouver
chez les féministes abolitionnistes
qui sont pour l’abolition
du travail du sexe
sans prendre en compte
les besoins des travailleuses du sexe
qui, quoique l’on en pense,
ont besoin d’être accompagnées
avec cette idée que tant qu’il y aura
des femmes dans le travail du sexe
aucune femme ne sera respectable.
Il faut donc
que toutes les femmes soient respectées
et soient de bonnes femmes
pour que l’on accède aux droits.
En réalité, les hommes
créent plutôt des stéréotypes de genre
et nous y maintiennent
pour justifier notre exploitation.
C’est dans l’autre sens.
On n’a pas accès aux droits
non pas parce que l’on est imparfaites
mais parce que
l’on a été mises dans des positions
qui font
que l’on n’a pas accès aux droits.
Vous voyez un peu la démarche ?
Dans les engagements
féminins conservateurs
il y a toujours
cette notion de respectabilité centrale
et de se présenter comme étant
le modèle de la femme respectable
qui peut donner des leçons aux autres
et qui va être un petit peu…
le berger qui va ouvrir
la voie aux moutons
qui sont un peu plus écervelés,
un peu plus bêtes.
Par exemple, en Angleterre,
il y a eu un « féminisme »
qui se disait féministe
et ouvertement eugéniste
qui luttait pour le droit de vote
mais le droit de vote seulement
pour les femmes de classe bourgeoise
parce qu’il considérait
les autres trop sauvages
pour avoir ce droit
et qu’elles devaient d’abord
être respectables pour y prétendre.
On a eu aussi
des cas un petit peu similaires
ça, c’était en Angleterre
mais il y aussi eu
les États-Unis par exemple.
Pour revenir
à nos transfuges réactionnaires
ce que j’ai observé chez
les femmes qui en ont fait un
que ce soit il y a 100 ans
ou aujourd’hui
c’est que beaucoup se disaient
« Je suis le modèle bêta de la femme
à laquelle il faut ressembler
je suis la super femme
les femmes
devraient vouloir me ressembler
devraient être comme moi,
je suis le sujet central.
Toute femme
qui ne me ressemble pas est un danger
donc est à combattre. »
C’est aussi parce qu’elles vont
dans cette vision-là…
de l’attention politique-médiatique
qui serait un gâteau que l’on se partage.
Elles se disent donc
que si d’autres femmes
prennent de la place
avec leurs revendications
leur pouvoir va diminuer.
Il y a toujours cette vision,
non pas de libération collective
mais de concurrence
entre personnes oppressées.
Comme je le disais, il y a aussi
beaucoup d’affects autoritaires
qui sont là dès le départ
et cette volonté
de leader sans être contredite.
Il y a plein d’entrées.
Il y a eu beaucoup
de transfuges réactionnaires
au moment de la Covid par exemple
avec les histoires de passes sanitaires
et donc de vaccins
avec cette idée que « moi »,
l’État ne contrôle pas mon corps.
Il peut contrôler le corps de mineurs
qu’il met en centre de détention
parce qu’ils n’ont pas de papiers.
Il peut maltraiter
les enfants de la DDASS.
Il peut faire tout un tas
de contrôles sociaux
d’hommes contrôlés au faciès, etc.
Ce contrôle des corps existe
mais je suis censé être privilégié,
être au dessus de ça
donc je ne peux pas me vacciner.
Il y avait cette entrée-là.
Il y a eu aussi l’entrée transphobe
avec cette idée que les femmes trans…
seraient une menace pour les femmes
et que les hommes trans
seraient des traîtres
qui auraient transitionné
pour échapper au sexisme.
C’est sûr que la transphobie, c’est mieux.
Bien sûr, on parle surtout
des femmes trans
parce que l’on est toujours misogyne
et donc transmisogyne en premier.
Dans le livre, j’explique
pourquoi autant d’attention
est portée sur les femmes trans
qui représentent très peu de personnes
mais qui sont très discriminées
et vivent des violences.
Il faut quand même rappeler qu’en France,
jusqu’en 2016
pour avoir des papiers
cohérents avec son genre
il fallait être stérilisé de force.
C’est aussi pour ça
que l’extrême droite
s’attaque aux personnes trans
car l’on prend les derniers arrivés
sur le marché aux droits
puis on remonte.
Vous avez vu aux États-Unis
les femmes trans
et ensuite les femmes cisgenres.
Aujourd’hui, Donald Trump…
Enfin, des personnes de son administration
parlent de retirer
le droit de vote aux femmes
donc vous voyez, on remonte.
Il y a aussi l’entrée de la xénophobie
surtout sur les personnes arabes et noires
pour des raisons d’ancrage colonial
et également tout ce qui est islamophobie
qui sert à la fois
d’ennemi intérieur et extérieur.
Je ne l’ai pas dit tout à l’heure,
mais l’appareil national
s’est beaucoup basé
sur la création
d’une figure de l’ennemi intérieur
et la figure d’un ennemi extérieur.
Pendant longtemps
et c’est toujours le cas
on a eu l’antisémitisme
qui a servi de ce rôle-là
pour servir de figure d’ennemi intérieur
et c’est toujours le cas.
Il faut comprendre
qu’ils ont plein de candidats
ennemi intérieur
et ennemi extérieur.
Ils en mettent parfois un
plus avant médiatiquement
mais il y en a plein d’autres
et quand il y en a un qui est abattu,
on en prend un autre choix.
Il y a beaucoup eu la question
de l’antisémitisme européen
de l’homophobie.
À la fois les hommes juifs
et les hommes homosexuels
qui étaient accusés de déviriliser
et de dégénérer la « race européenne »
et l’ennemi extérieur,
ça va être les corps des personnes
qui ont été colonisées.
Aujourd’hui, on est dans un contexte
postcolonial on pourrait dire.
La particularité des personnes
musulmanes aujourd’hui
en France notamment,
est qu’elles sont à la fois considérées
comme ennemi extérieur
et ennemi intérieur.
Vous avez donc le récit extérieur
« ils vont nous envahir
c’est le grand remplacement »
de Renaud Camus
et intérieur de l’entrisme, etc.
Ils jouent sur ces deux…
L’islamophobie permet de jouer
sur ces deux tableaux-là.
Ce qui est très utile.
Mais il ne faut pas croire
l’extrême droite reste toujours
aussi antisémite, aussi homophobe, etc.
Voilà un petit peu pour cette occasion
de transfuges réactionnaires.
Il y a donc des transfuges réactionnaires
qui vont rentrer par une des portes
que ce soit la transphobie
ou l’islamophobie
et après continuer sur le spectre.
– Oui ?
– Bonjour.
Je viens de finir le bouquin
Le coût de la virilité.
Je n’ai pas eu
la même lecture que vous.
Je suis un peu surprise,
donc je vais le relire.
À un moment donné,
vous avez dit
que quand la personne dégringole
de son piédestal
elle passe à l’extrême droite.
Vous pensez que Marine Le Pen
qui dégringole de son piédestal
va passer à gauche ?
[rire]
J’adore.
Alors, est-ce qu’il y a vraiment…
Il y a une blague
mais une question
que l’on m’a pas mal posée
c’est « Est-ce qu’il y a beaucoup
de transfuges progressistes ? »
Je pense que dans le cas
de Marine Le Pen ça va être compliqué.
L’ancrage familial est présent.
Mais on m’a souvent demandé
s’il existait
beaucoup de transfuges progressistes.
Ils existent,
mais on en entend moins parler.
En fait, c’est que l’extrême droite,
quelque part, considère toujours
que les personnes plus à gauche
sur le spectre politique
sont du côté du « bien » selon eux.
Il y a quand même quelque chose de…
Vu que c’est une prise de guerre.
Elle disait : du côté du bien,
on l’a ramené chez nous.
Il y a toujours un peu ça
qui se joue dans leur narratif.
Quelque part,
ils nous remettent un petit peu…
le fait qu’à gauche,
il y a une lutte pour les droits humains.
Pour eux, c’est une prise de guerre
alors qu’au sein
des personnes qui militent à gauche
dire que l’on a été d’extrême droite,
c’est vu parfois comme tabou ou honteux.
Des fois, le cas le plus courant
c’est qu’il y a des personnes
qui reviennent.
Dans le livre
je parle aussi des tradwives.
Il y a par exemple des tradwives
qui reviennent sur leur choix
mais qui ne vont pas non plus
passer complètement de l’autre côté.
Elles vont dire
« Certes, les féministes avaient raison
parce que je me suis fait taper
parce que j’ai perdu économiquement
des années sur mon CV
que maintenant je suis isolée
et que c’est difficile
pour moi socialement de me réintégrer
je regrette tout ça,
elles avaient raison.
Mais bon les femmes trans quand même… »
Il y a souvent
des transfuges progressistes
qui n’ont pas tout à fait fini.
Donc, je pense que pour Marine Le Pen,
le chemin est long.
J’avais une question.
Vous avez beaucoup
abordé la notion de transfuge.
Ce n’est pas tout à fait pareil,
mais de ce que j’ai compris…
de ce que j’ai entendu dire sur les femmes
dans le nazisme dans les années 40
il y a beaucoup eu de femmes, apparemment,
qui se sont intégrées dans le nazisme
parce que ça les faisait aussi
monter en classe sociale.
Et là, vous avez mentionné
le fait que c’était plutôt
une classe bourgeoise
qui se présentait
comme fémino-nationaliste.
Est-ce que vous avez
des explications sur cette raison-là ?
Est-ce que vous avez
aussi vu des mouvements
qui étaient aussi
des transfuges de classe ?
Oui, merci,
c’est une très bonne question.
Justement, dans le livre,
je reviens un petit peu sur les années 40
et le fait que
pour certaines femmes accéder au nazisme
a été une ascension sociale
en ayant notamment
des postes de fonctionnaires
qui ne leur étaient pas
accessibles avant
donc institutrices, infirmières…
des postes
dans l’accompagnement des familles, etc.
C’étaient des places enviées
et en échange, justement
ce sont aussi les femmes
qui ont le plus tué.
Les infirmières
ont commis les premiers meurtres de masse
sur les personnes en situation de handicap
les professeures…
Je parle de celles
qui ont le plus tué parmi les femmes.
Les professeures des écoles
qui triaient les élèves
les assistantes sociales
qui triaient les familles
et les mères
qui n’étaient pas assez bien, etc.
En ayant justement accès
à cette promotion sociale
on peut dire que c’est un peu
différent aujourd’hui
puisque l’on n’a pas
l’extrême droite au pouvoir.
Ce n’est pas tout à fait la même
insertion professionnelle
mais il y a quand même
des enjeux de pouvoir
qui peuvent se jouer
à l’extrême droite.
Typiquement, je sais qu’en Bretagne,
il y a beaucoup d’endroits
où le RN met des femmes
très jeunes sur ses listes
donc des femmes qui ont 18, 20 ans
qui sont en tête de liste municipale
pendant une semaine.
Si aujourd’hui,
vous voulez travailler dans un média
ou que vous voulez
faire de la politique
c’est plus facile de rentrer.
Mais c’est toujours à court terme
ça aussi,
je l’aborde pas mal dans le livre
quand il n’y a plus besoin d’elles
en général,
ça ne finit pas très bien.
Certaines s’en sortent,
mais pas toutes.
Donc à court terme, effectivement
il y a des femmes
qui peuvent avoir une ascension sociale
par cette adhésion-là.
Souvent, elles viennent
plutôt de la classe moyenne
mais il peut y avoir
des femmes de classe populaire.
Par contre,
il y a toujours un coût.
Bonjour.
Je reviens sur une question
que vous avez soulevée vous-même
pendant votre présentation
qui est celle de pourquoi
les femmes ne sont pas toutes féministes.
Oui.
Pourquoi les femmes
ne sont-elles pas toutes féministes ?
Il y a trois piliers
que j’identifie dans le livre.
Le premier, c’est
ce qui s’appelle l’agnotologie genrée.
C’est un mot très compliqué
pour simplement dire
que l’on organise l’ignorance des gens.
Par exemple, beaucoup
de personnes ont découvert en 2017
qu’elles avaient un clitoris.
Alors que l’on aurait pu
nous l’apprendre à l’école
mais c’est un choix politique
de ne pas le faire.
Donc, ce savoir-là
ou ce non-savoir
est quelque chose
qui raconte politiquement où on en est.
Je reviens sur le fait
que pendant longtemps
les femmes était interdites
à la fac, par exemple.
Donc, tout ce qui était
le savoir considéré comme légitime
elles ne pouvaient
ni le produire, ni y accéder.
Donc le savoir
qu’elles produisaient elles-mêmes
était forcément vu
comme non scientifique, non officiel
et donc des choses
de bonnes femmes sans intérêt.
Les choses n’étaient pas
étudiées selon leur propre prisme.
De ce fait,
quand les femmes sont arrivées à la fac
et ont commencé à créer
les études de genre, etc.
Elles avaient déjà passé
beaucoup de temps
à corriger ce que les hommes
avaient écrit sur elles
et à dire : « Ça, c’est faux, ça aussi. »
Et ensuite seulement,
elles ont pu commencer
a aussi critiquer les hommes
en tant que sujet social et politique
lui-même ancré, car il y avait
plein de théories sur les femmes
la femme, qu’est-ce que la femme,
mais pas beaucoup sur l’accès au corps…
Il y avait peu d’études médicales
sur comment
mieux soigner les personnes sexisées
et il n’y avait pas non plus de critiques.
Les masculinities studies, par exemple,
c’est extrêmement récent.
La première partie…
ou plutôt sous-partie,
c’est sur justement comment…
Déjà, elles ne savent pas
pas se constituer
en tant que classe sociale
ou que leur vécu est anormal.
Elles sont isolées même dans leur foyer.
J’insiste beaucoup sur le fait
que l’on ne questionne pas assez
combien l’architecture
elle-même crée des rapports
des rapports où l’on sait qu’il y a
bien plus de féminicides en ruralité
parce que plus l’on est isolée,
plus l’on est en danger.
La première partie c’est non pas
car on ne sais pas mais car on est isolée
La deuxième c’est
car on voit ce qui arrive aux femmes
qui dérogent à la règle.
La plupart des violences sexuelles…
On n’est pas toutes égales
face aux violences sexuelles.
Dès l’enfance, les petites filles
lesbiennes et bi, par exemple
sont beaucoup plus à risque de subir
des violences pédocriminelles
et de l’inceste
même sans coming-out.
C’est juste parce qu’elles sont vues
comme menaçantes
pour les normes de genre
et plus à même de vivre de la violence.
Idem pour les femmes non-blanches
qui subissent aussi bien plus de violences
les femmes en situation de handicap, etc.
Et donc, il y a cette idée que
si l’on déroge
de ce qui est attendu de soi
si l’on sort des frontières de genre
on va être violentée et punie,
ce qui est dissuasif.
Et la troisième raison, selon moi,
c’est aussi qu’il n’y a pas…
tous les systèmes de pouvoir
ne fonctionnent pas
seulement sur l’ignorance et le bâton
ils fonctionnent aussi avec la carotte
avec l’idée qu’il y a un monde juste
et que si l’on fait tout bien,
on sera récompensée.
Donc dès le plus jeune âge
on nous parle du prince charmant
et on nous dit que l’on sera
très heureuse si l’on suit ce narratif-là.
Et il y a quand même pour bien des femmes
l’idée qu’il y aura une forme
de reconnaissance sociale
qui leur sera rétribuée
si elles font ce que l’on attend d’elles.
Souvent, ça déchante
mais ça déchante tard.
Il y a aussi cette idée
qu’une fois que l’on a fait tout ce chemin
une fois que l’on a intériorisé
toutes ces normes
c’est très coûteux
et très douloureux de s’en défaire.
C’est pour ça qu’il y a beaucoup de femmes
par exemple, qui ont vécu
qui ont les années derrière elles
et qui vont, elles aussi shamer
une femme sur sa tenue
alors qu’elles l’ont vécu
et en ont souffert
mais en se disant
« Moi, j’ai accepté, je me suis contrainte
donc il faut que les autres le fassent. »
Un petit peu
comme les personnes aux États-Unis
qui refusent qu’on en arrête
avec la dette des étudiants
et qui disent « J’ai payé cher mes études
et j’ai travaillé dur pour les rembourser
C’était très dur,
donc je veux que les autres vivent pareil »
C’est une certaine politique du seum
mais ça marche.
Ce sont un peu les trois grands piliers
que j’explore dans le livre.
– Bonjour.
– Bonjour !
Juste avant ma question
pendant que je lisais le livre,
j’ai aussi regardé…
enfin, pas en même temps
car c’est impossible…
le documentaire
sur la chaîne YouTube d’Arte
j’ai oublié le nom du réel, désolée
intitulé Les femmes dorées
donc le parti néonazi
d’extrême droite grecque
et c’est vraiment un cas d’école
de tout ce qui est écrit dans le livre
sur les femmes d’extrême droite.
Donc vraiment, allez le voir
tant qu’il est encore en ligne.
Si vous avez du mal avec la théorie,
c’est un cas pratique, mais incroyable.
Donc ma question était
quand tu parles
des trois typologies de femmes
fémonationalistes et d’extrême droite
il y a Némésis,
qui est donc la femme citadine blanche
et je me demandais
ce qu’il en est en ruralité.
On parle souvent de ruralité
et de la montée de l’extrême droite
et c’est toujours un peu
présenté comme un monobloc.
Dans quelle mesure
il y a une différence genrée
entre l’extrême droite…
féminine, masculine en ruralité
ou alors est-ce que ça s’exprime plus
d’un côté que de l’autre ?
Une question un peu compliquée.
Déjà, je ne suis pas
spécialiste des ruralités
donc je pense que ce sont des sujets
qui méritent vraiment une spécialisation.
Il y a des sociologues
qui croisent genre et ruralité.
Ensuite, je n’aime pas…
Enfin, je trouve que c’est très compliqué
car il y a quand même des cultures locales
qui sont très différentes
d’un endroit à l’autre.
On ne peut pas dire juste la ruralité.
Ça dépend de l’ancrage associatif,
de l’ancrage militant qu’il y a.
Il y a des endroits où il y a
un ancrage associatif et militant fort
et où malgré le peu de densité,
il se passe des choses.
Plus ou moins bien
mais il se passe des choses.
Notamment dans la Creuse.
Même dans la Creuse,
il y a un plateau, assez anarchiste
qui est dans le viseur de Darmanin
depuis très longtemps pour ça.
Bon et bien voilà.
En même temps, évidemment,
l’extrême droite cohabite aussi.
Il y a des endroits
qui sont des bastions conservateurs
pour plein de raisons historiques.
Donc c’est assez compliqué de généraliser.
Ce que l’on peut dire
c’est que c’est parfois
plus compliqué en ruralité
de faire émerger des cadres militants
car il y a la question du manque
de transports publics
qui permettent de se réunir.
Et justement le féminisme
est une prise de conscience collective
une émancipation collective.
Donc si l’on est entravé
pour se réunir et pour échanger
c’est plus compliqué.
Parfois, il y a aussi la peur d’être vue
comme la féministe du coin.
Il y a une étude qui est sortie récemment
et qui démontre que les endroits
où les PMU,
les centres associatifs et autres ferment
l’extrême droite arrive
d’autant plus au pouvoir.
Et ça, je pense
que ce n’est pas particulièrement genré
bien que les femmes ayant encore
moins accès aux structures
comme les terrains de foot
qui sont plutôt fait pour les hommes
ce qui limite les espaces de rencontres
pour les femmes
et donc elles sont encore plus isolées.
Il y a quand même…
Plus il y a d’isolement,
moins il y a de solidarité
et de choses qui sont faites en commun
plus c’est un terrain favorable
à l’extrême droite.
On voit aussi
que le vote des femmes
et des hommes à l’extrême droite
va beaucoup être
dans les milieux périurbains
et dans la classe moyenne
petite bourgeoisie
avec cette idée
que l’on peut dégringoler dans l’échelle
et on ne veut pas.
Donc, périurbain car des fois,
on croise des populations non blanches
et on les croise toujours de loin,
on n’habite pas avec elles
ce qui nourrit de grands fantasmes.
Une chose que l’on retrouve
c’est que là où il y a
le plus de mixité sociale
sont les endroits où ça vote
le moins à l’extrême droite.
Donc bizarrement, les populations
qui sont censées « vivre l’insécurité »
dans les quartiers difficiles et chauds
sont aussi les plus à gauche.
Donc voilà.
On en conclut
ce que l’on en conclut mais voilà.
Bonjour, je suis juste devant.
– Bonjour.
Je ne vous vois pas trop
avec les lumières, mais…
Moi, j’ai un peu du mal à comprendre
comment des femmes
qui font l’expérience de leur pouvoir
d’agir à travers une lutte féministe
même si elle est fémonationaliste
peuvent accepter
la domination des hommes
particulièrement à l’extrême droite
où les rapports de genre
sont hyper-exacerbés.
Est-ce que tu peux revenir un peu sur…
Je ne sais plus
mais tu as parlé de « contrat de vigilance »
Ce n’est peut-être pas ça mais
qu’est-ce qui fait
que les femmes d’extrême droite
acceptent autant d’être dominées
alors qu’elles font
l’expérience d’une…
d’une militance
qui leur donne malgré ça l’impression…
Tu disais qu’elles manient les armes
ou font de la boxe, je ne sais pas quoi.
J’ai l’impression que ça leur donne
des perspectives d’émancipation.
Donc pourquoi faire ce choix ?
J’ai du mal à comprendre ça.
Il y en a beaucoup qui ne pensent pas
que le statu quo
et la société peuvent changer
Elles se disent
« Dans tous les cas,
je vais vivre ce sexisme.
Alors autant exercer moi-même
de la violence sur d’autres groupes. »
Après, je pense que Némésis est compliqué.
Par exemple, dans le cas d’Alice Cordier
elle dit très frontalement
que son père refusait
qu’elle fasse de la politique, de la boxe
et elle a utilisé ça.
Elle a utilisé Némésis
pour avoir une place en politique
et une place de cheffe
qu’elle aime beaucoup.
Elle dit qu’elle aime l’idée d’être cheffe
sur des femmes plus jeunes
et il y a une tolérance
car tu exerces
du pouvoir sur les femmes.
Tu peux plus facilement exercer
du pouvoir sur quelqu’un « inférieur à toi »
vu que l’extrême-droite
a une vision des choses très hiérarchisée.
Je pense qu’il y en a
qui trouvent une forme de compromis
en exerçant cette violence-là
et en exerçant…
en exerçant de l’autorité et du pouvoir
car elles se disent que le sexisme
fait partie de l’entrée de gamme de départ
et qu’elles le vivront toujours.
Après, il y en a qui vont pas bien.
Et même à l’extrême-droite
c’est un sujet tabou
mais il y a pas mal de suicides
parmi les militants d’extrême-droite
puisqu’une fois que l’on a fini
d’être consumés par la haine
que la haine ne nous fait pas
tenir autant debout
qu’est-ce qu’il reste
quand on a peur de tout
quand on a une vision du monde
extrêmement violente ?
Souvent, il peut y avoir
un crash psychologique assez fort
et il y a eu le cas de personnes
comme Thaïs d’Escufon, par exemple
qui était porte-parole
de Génération Identitaire
et qui a fait une vidéo
que je décrypte sur YouTube
vous pouvez aller voir.
Je reviens sur toutes ses vidéos
où elle dit que, pour elle
c’est compliqué
avec les hommes de son camp.
Pourtant il faut se dire
que Thaïs d’Escufon
est la personne avec le discours
le plus masculiniste possible
Vraiment, elle trash tout le temps.
Elle dit que
les féministes de droite n’existent pas.
Même les tradwives
ne sont pas assez soumises
car elles font juste des coquillettes
et exploitent leurs hommes
On est à un niveau.
Pourtant, elle dit
que c’est très compliqué.
Elle a arrêté de faire
du « autant politique »
parce que c’était inadmissible
au yeux des hommes d’extrême droite
qu’une femme soit un peu électron libre
avec sa propre plateforme.
Plateforme qu’elle rendait
payante par des discords payants.
Ça, c’était inadmissible.
Maintenant, elle s’est plus tournée
vers le lifestyle
et elle l’utilise, elle essaie de recruter
par le lifestyle,
le contenu mode, beauté et autres.
Elle est moins embêtée
par les hommes car c’est moins politique
domaine à la base réservé
aux hommes dans ces conceptions-là.
Ça lui permet aussi de passer
pour la gentille blonde aux yeux bleus.
Je n’ai peut-être pas assez insisté
mais ce que nous prouvent ces groupes-là
c’est qu’il est important
dans notre vision
de ne pas avoir un regard
essentialiste, paternaliste
envers les femmes
puisque si l’on a cette vision
que défend Lucie Peytavin
pour revenir sur elle
que les femmes sont plus
honorables car elles sont moins violentes
moins violentes dans la société.
Le femmes seraient moins violentes
et on s’en tient là.
On ne dit pas quelles femmes
sont moins violentes, comment, pourquoi.
Elles utilisent
cette brèche-là en disant
« Regardez, les femmes
ne sont pas violentes. »
« On n’est pas violentes. »
« Les féministes le disent
Donc on ne peut pas
exercer de la violence
ce que l’on fait est doux. »
Médiatiquement,
j’étais quand même surprise
de voir à quel point
autour de l’affaire de Quentin Deranque…
Vus avez vu le néonazi
qui est mort à Lyon.
Jour 1, beaucoup de médias
ont repris le discours de Némésis
sans aucun recul critique avec cette idée.
Je pense pas qu’ils l’auraient fait
pour un autre
croupuscule masculin d’extrême droite.
Ils auraient pris des pincettes.
Même si l’on est quand même
dans une décomplexion assez grandissante.
On ne va pas se mentir.
Mais cette vitrine
qu’elles mettent en avant fonctionne.
Ce « Regardez, on est en jupe,
on est jolies, on est bien, on sourit. »
« On ne peut pas être violentes. »
« Oui, d’accord, il y a des photos
qui traînent ou on fait des salus nazis. »
« D’accord, on aime bien la boxe
et tirer à l’arme à feu
mais quand même, regardez,
on met de jolies robes longues. »
Il faut vraiment faire attention à ça.
Parce qu’aussi…
Je pense que l’un des autres pièges
dans lequel on tombe parfois
en tant que critique du genre ou féministe
c’est cette idée qu’effectivement…
les femmes font moins de…
sont moins incriminées.
Il y a des raisons qui font
qu’elles ne vont pas en prison
car elles sont mères
et que l’on ne veut pas
placer les enfants à la DDASS
mais surtout
car l’on n’exerce pas de violence
car l’on est extrêmement opprimée,
surveillée, quadrillée.
Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle.
Je vais le dire
de façon provocatrice.
Il faudrait qu’il y ait
plus de criminalité féminine.
Ça montre juste
que l’on est extrêmement soumise.
C’est pour ça que je m’oppose
à la vision de Lucie Peytavin
car si l’on suit la logique
que les femmes sont supérieures
car elles font moins de délits
ça voudrait dire,
si l’on suit cette logique-là
qu’il faudrait que les hommes soient
autant soumis que les femmes
notamment à l’ordre social.
Je ne parle pas que de son livre
mais aussi
de ses interventions médiatiques.
Elle met au même niveau
tout type de violence.
Par exemple, elle va dire que la violence
des antifas et la violence des fascistes
est celle des hommes.
Il y a une violence
qui est quand même défensive
pour protéger les personnes LGBT
les féministes et les antiracistes
qui font des réunions.
On ne peut pas le mettre au même niveau.
Je ne dis pas
que les antifas ne rentrent pas
taper leurs femmes le soir.
Mais on ne peut pas mettre
les deux au même niveau.
Surtout, il faudrait que les femmes
puissent exercer de la violence.
S’il y a des fachos
qui veulent nous taper la gueule
on devraiet pouvoir se défendre.
On a le droit de se défendre.
Et ce n’est pas quelque chose de mal.
Je pense que…
que l’on avancera sur l’égalité
quand les femmes
auront le droit de se défendre
d’exercer de la violence
et que ce ne sera pas vu
comme quelque chose
qui leur enlève de l’humanité
car elles seraient « moins femmes ».
Merci.
Bonsoir.
– Oui.
– Par-là. Bonsoir.
Merci beaucoup
pour votre intervention et votre ouvrage
que j’ai lu dans le cadre
de mes propres recherches sur QAnon
qui est une théorie complotiste
d’extrême droite aussi.
Pour mes recherches,
je m’intéresse notamment à l’impact
de la socialisation primaire
pas seulement
à travers les discours explicites…
notamment comme vous avez pu le dire
dans le cas de Marine Le Pen
qui a grandi
dans un milieu d’extrême droite.
Mais aussi à travers
les rapports de pouvoir
que l’on subit depuis l’enfance
et notamment dans le cadre familial.
Pour le moment
les premiers résultats
de mes travaux confirment
qu’il y aurait un lien
entre l’adhésion à QAnon
qui postule l’existence
d’un État pédo-criminel…
d’un État profond
aux mains de pédo-satanistes
qui se trouvent être
essentiellement des élites démocrates
ou de la gauche états-unienne.
Ensuite, ça s’est diffusé dans le monde
avec des recompositions locales.
Bref.
Dans le cadre de mes recherches
je suis tombée sur un ouvrage
que j’ai trouvé très éclairant…
et dans lequel on expliquait
que le fait d’avoir subit
des violences physiques
ou des maltraitances physiques
durant l’enfance
était un facteur
de prédiction de l’adhésion
à des politiques conservatrices
et réactionnaires très marquées
et ce, même quand on contrôle…
l’idéologie politique des parents.
Même si l’on a été élevé
dans un milieu plutôt de gauche et ouvert
et vous avez cité plusieurs exemples…
Je suis éclatée de fatigue
donc je ne me souviens plus qui
mais quelqu’un
qui a eu des parents de gauche…
– Giorgia Meloni.
– Ah oui merci Meloni !
Un père à gauche
mais une mère à droite.
Oui, c’est ça.
Et là on avait des cas de personnes
qui ont grandi
dans un environnement de gauche.
J’ai aussi quelques exemples
dans mes données…
qui montrent que c’est aussi
une socialisation à la violence.
Ce que je suis en train de dire
et ce qui va venir après
ne veux évidemment pas dire
que ça minimise
la dimension à part entière du racisme
de la place du facteur
de la colonisation et autre
mais en vous écoutant,
il y a quelque chose qui m’a…
marquée au niveau
de la socialisation secondaire.
Quand vous parliez
des transfuges réactionnaires
je me suis dit qu’il y avait
une sorte de continuum
avec notre socialisation secondaire
en tant que femme
où l’on est éduquées,
l’on grandit dans un contexte
où tout est fait pour nous mettre
en compétition les unes avec les autres
notamment autour
de cette notion de respectabilité
et où l’on va se servir
des femmes qui ont une « réputation »
comme d’un paratonnerre
en espérant que si ce sont elles
qui ne sont pas respectables
la foudre leur tombera dessus.
Ce ne sont pas juste des fantasmes.
Le collectif féministe contre le viol
a démontré que dans certains cas
les garçons font courir des rumeurs
sur les filles avant de passer à l’acte
pour les agresser sexuellement
ou les violer.
Je me suis dit
que tout n’était pas explicable
par la dimension patriarcale.
Il faut évidemment l’articuler
autour des autres rapport de domination
à commencer
par le racisme et les LGBTphobies
mais je trouve qu’il y a vraiment
quelque chose qui doit aussi être expliqué
pas juste par « la politique politicienne »
mais en comprenant comment
les rapports de domination ordinaires
structurent notre vision
des rapports de domination et du pouvoir
y compris du pouvoir institutionnel.
Je finis là-dessus parce que ça m’a…
On en parle assez peu
et je n’ai pas encore lu
les études sur les dernières élections
mais en tout cas en 2020
le femmes blanches
qui n’étaient pas en couple
avaient moins voté Trump
que les femmes blanches
qui étaient mariées à un homme
qui votait Trump.
Ça avait assez peu circulé.
Il y a eu assez peu d’enquête dessus
tout comme sur le fait
que les hommes noirs ont plus voté Trump
que les femmes noires.
Avoir une approche intersectionnelle
de ces questions-là me paraît donc crucial
et je vous remercie pour votre travail.
Merci beaucoup.
Je ne sais pas s’il y avait une question…
– ou si c’était juste…
– Des partages !
Oui, c’était très intéressant, merci.
Si ça vous évoque
des choses sur vos recherches
vous pouvez rebondir
en plus de ce que vous avez déjà dit.
Il y a la partie sur le pouvoir parental
qui va vous intéresser
avec notamment les enfants
qui apprennent par mimétisme
et nous sommes nous-mêmes modulés
par la culture, l’environnement,
l’histoire et d’autres sujets
qui créent des rôles sociaux
qu’on va ensuite…
des modèles sociaux
que l’on va reproduire
sans tout intellectualiser
mais juste
parce que l’on est des animaux sociaux
et que par mimétisme
on comprend ce qui se passe.
Même si des gens ne se conforment jamais
notamment les personnes LGBTQIA
que l’on ne peut pas séparer
de la lutte contre le sexisme
parce qu’elles sont une menace
pour l’ordre du genre
et donc elles sont punies pour ça.
Voilà.
Il y a une question.
Bonsoir, j’avais une petite question.
Dans le cadre actuel de l’intensification
de la lutte antifasciste
il y a un certain nombre de questions
qui s’intensifient au niveau des luttes.
Selon toi,
est-ce que l’on pourrait porter l’idée
que l’un des meilleurs antifascisme
serait le féminisme
autant pour les méthodes
et la grille d’analyse qu’il défend
que pour le monde qu’il entend construire
et que pour celui qu’il voudrait défaire ?
Politiquement, ne faudrait-il pas
en faire un véritable mot d’ordre ?
Je pense en tout cas
que l’antifascisme a besoin de féminisme
On le disait tout à l’heure
plus l’on est accoutumé à la violence
plus l’on a de chances de la reproduire.
Il y a quand même
des ouvrages et des études
qui montrent très bien
que par exemple les hommes
qui ont combattu
sur des fronts de libération
même si c’était des causes justes
ou des hommes
qui ont résisté à l’occupation nazie
et qui étaient littéralement antifa
avaient tendance à reproduire
cette violence-là sur leurs enfants
sur leur femme
car l’on est nous-mêmes empris
dans un cycle de la violence
et c’est compliqué de la décharger.
Je sais que pour mon premier ouvrage,
Les hommes hétéros, le sont-ils vraiment ?
J’avais fait des formations à la virilité
et à l’hétérosexualité
comme régime politique
et aux masculinités,
à des groupes d’hommes antifas
qui m’avaient sollicitée pour le faire.
J’avais trouvé ça très cool
d’avoir ces mecs de deux mètres de haut
qui arrivent en mode
« Oui, je ne suis pas hétéro
ou peut-être pas, allons en discuter »
Je pense donc que l’antifascisme
a vraiment besoin de féminisme
dans ses pratiques et…
et pour traiter des enjeux
qui peuvent concerner des femmes.
S’il y a des femmes antifa
qui se retrouvent à devoir se battre
il y a aussi ces questions
de comment décharger la violence.
Je pense qu’il y a des réponses
qui sont du côté des féministes
et qu’il y a à faire
à lier ces deux luttes-là.
Je sais qu’il y a
des collectifs antifascistes
qui essayent de mettre
de plus en plus de femmes porte-parole
qui essayent de faire attention
mais je pense qu’il y a encore du travail.
Le femmes doivent aussi
s’autoriser à se dire
qu’elles peuvent occuper ce rôle-là.
Il y a du travail.
Le féminisme est-il le seul mot d’ordre ?
Je ne pense pas mais je pense
que c’est un mot d’ordre important.
Je ne crois pas
qu’on a besoin d’un seul mot
pour qu’il soit une espèce
de parapluie qui comprend tout.
Par contre, je pense
que l’on a besoin de comprendre
à quel point les systèmes
de domination sont imbriqués
et que l’on ne peut pas
avoir une libération des femmes
sans en finir avec le capitalisme
que l’on ne peut pas
avoir une libération des femmes
sans en finir avec le racisme
puisque comme je le disais le racisme
repose sur des enjeux de genre
et le genre sur des enjeux de racismes
les deux se fortifient.
On ne peut pas en finir avec ça.
On est obligés
d’être dans une forme de lutte
de tous les systèmes de domination.
Ce qui paraît en même temps vertigineux
mais que font très bien…
les différentes personnes
qui luttent à travers le monde
et qui l’ont compris.
Par exemple
j’ai plus envie qu’on aille
vers quelque chose d’internationaliste.
Je trouve que l’on manque beaucoup
de liens en ce moment.
J’ai envie de rencontrer
plus de chercheuses
et de journalistes du monde entier
que l’on parle notamment entre populations
où l’extrême droite
est aux portes du pouvoir.
C’est un peu l’enjeu
du média que l’on a lancé hier
et qui s’appelle Problematik.
Le but est de pouvoir
interroger et interviewer
des personnes de différents pays
pour comprendre
les outils de lutte mis en place
et s’en inspirer.
Je pense que l’on a besoin de liens
en tout cas dans la période actuelle.
Je ne sais pas quelle heure il est.
Merci de faire le lien
avec l’internationalisme
parce que j’avais une question là-dessus.
Le 8 mars, j’ai vu un tweet
de l’armée israélienne
dans lequel une femme disait
« En tant que femme,
je ne suis pas là pour regarder l’histoire
je suis là pour la faire. »
avec derrière
le logo de l’armée israélienne.
L’État israélien
est un État d’extrême droite.
Je ne m’y connais pas assez
pour savoir s’il est fasciste ou pas
mais il met vachement en avant
cet aspect fémo-nationaliste.
Est-ce que tu sais si là-bas
ça se traduit par du recul
pour le droit des femmes
ou par un renforcement
du sexisme intérieur ?
– Est-ce que c’est une question ?
– Oui, toujours.
De toute façon,
dans les colonies de peuplement
et dans les sociétés qui sont militarisées
il y a toujours un coût
en premier pour les femmes.
Certes, il y a des femmes israéliennes
dans l’armée
qui participent à ce qu’il se passe
dans toute la région et à Gaza
mais il faut aussi comprendre
qu’elles ne sont
pas du tout égales aux hommes.
Ce n’est pas vrai.
Il y a une espèce de mythe
dans lequel les femmes israéliennes
seraient égales des hommes israéliens
mais ce n’est pas le cas.
C’est une société
qui est assez conservatrice
à bien des égards.
Par exemple, si une soldate tombe enceinte
elle peut arrêter
son service militaire obligatoire.
Alors que si un homme est papa,
il doit continuer
Petit exemple.
Il y a pas mal de recherches.
Si vous cherchez sur Cairn,
vous allez trouver pas mal d’articles.
Il y a eu beaucoup de recherches
sur la place inégalitaire des femmes
dans la société israélienne
et notamment comment le service militaire
renforce les inégalités de genre.
Justement, dans Les vigilantes
je parle un peu du discours pro-israélien
du rapport de la féminité et des armes.
Vous avez peut-être déjà vu
sur les réseaux sociaux
ces images de soldates israéliennes
très sexualisées et très érotisées
pour recruter et donner envie.
Ce n’est pas propre qu’à Israël.
On a pareil du côté russe,
on a pareil dans d’autres armées.
Le corps des femmes
comme vitrine de recrutement
par les idéologies militaristes,
réactionnaires et nationalistes.
C’est assez courant
et ça repose toujours
sur une rééification des femmes
qui est sexiste.
Je ne sais pas
s’il y a une dernière question.
Je vais faire court.
Tu as dit que les personnes queers
étaient aussi concernées par le sexisme.
Est-ce que l’on peut un peu
se parler d’homonationalisme ?
Oui, complètement.
Dans le livre, il y a une partie
sur l’homonationalisme
mais que je n’ai pas développé là.
L’homonationalisme,
c’est comme le fémonationalisme
c’est l’utilisation
d’une rhétorique pro-LGBTQIA
à des fins impérialistes,
coloniales, réactionnaires et racistes.
C’est quelque chose de très fort
et qui marche.
Ce que je n’ai peut-être pas
assez dit aujourd’hui
c’est que ces rhétoriques
fémo- et homonationalistes fonctionnent.
Avant, il y avait
ce que l’on appelle un gender gap
soit la différence entre hommes
et femmes dans le vote à l’extrême droite.
Aujourd’hui,
dans de nombreux pays, dont la France
cette différence n’est plus
il y a autant de femmes
qui votent pour le RN que d’hommes.
Jordan Bardella
est en tête des intentions de vote
dans la communauté LGBTQIA.
Je précise néanmoins
que les personnes LGBTQIA
votent en moyenne beaucoup moins
pour l’extrême-droite
que le reste de la population.
Jordan Bardella est quand même premier
et Mélenchon est deuxième.
Lui augmente aussi énormément
dans les intentions de vote
des personnes LGBTQIA.
C’est selon un sondage
sorti la semaine dernière dans Têtu.
Mais il y a quand même
cette progression-là qui est observable
autant du côté des LGBT
que du côté des femmes
et c’est parce que
leur stratégie fonctionne.
C’est pour ça
que c’est vraiment important de s’outiller
de comprendre ce qui se joue
et d’être solide sur ses appuis
car quand l’extrême-droite
a une stratégie électorale
elle ne peut gagner
que si les femmes votent pour elle
parce que c’est quand même
50% de la population.
Pareil, l’électorat LGBT représente
plus de 10% de la population réunie
donc ce n’est quand même pas négligeable.
Ce sont quand même des choses importantes
à prendre en compte
et l’homonationalisme est une notion
qui a été forgée par une sociologue.
Je ne sais pas si elle est sociologue…
on va dire une théoricienne américaine
qui s’appelle Puar.
Je crois que livre vient
d’être traduit en français.
Le livre Homonationalisme.
Je crois que son livre vient
d’être traduit donc vous pouvez le lire.
Il est très intéressant
et retrace
les politiques homonationalistes
surtout aux États-Unis
depuis les attentats du 11 septembre.
Avec cette idée
de camp du bien et de camp du mal
de l’axe du mal
et de l’axe de libération
pour la démocratie.
Voilà.
Cette fois,
je prends une toute dernière question.
Il y a une dernière question là-bas.
Voilà.
Après, on va pouvoir vous libérer.
Je le redis mais après je signe les livres
et on peut discuter individuellement
pendant que je signe.
Bonjour.
C’est aussi une question
de ce que l’on peut faire, nous.
« Nous », c’est surtout par rapport
à nos dissonances cognitives
quand on commence justement
à parler des personnes
qui se sentent plus ou moins opprimées.
Je parle de mon expérience personnelle.
On explique
« Oui mais en même temps,
regarde ça, regarde ci
peut-être que ça pourrait
t’aider à réfléchir. »
Mais tout de suite,
dès que l’on commence à donner des outils
les personnes vont être
totalement réfractaires en disant
« Non, mais je ne suis pas une féministe. »
ou « Je ne sais pas ces trucs-là. »
Comment est-ce que l’on peut faire
pour ne pas apparaître
avec les grosses griffes
comme si l’on était
des féministes méchantes
mais juste…
aider et donner des outils
sans que ça soit quelque chose de négatif
pour celles et ceux
qui ne sont pas habitués
qui pensent vraiment
que c’est quelque chose de…
Je ne sais pas comment expliquer
mais concrètement,
comment faire pour ne pas les brusquer ?
Je pense que la première chose
c’est de déjà, toi,
prendre tes engagements
de militer, d’être dans un collectif
et de parler de ça de façon…
Parler de ça en mode
« Oui, hier, j’ai fait ci,
j’ai été en manif. »
Sans forcément expliquer tes idées
et attendre
que la curiosité arrive de l’autre côté
mais juste déjà faire ces choses-là
et ne pas s’en cacher.
C’est déjà beaucoup
parce que ça va attirer la curiosité
ou petit à petit questionner
ensuite poser des questions
mais des questions ouvertes
et écouter
et plutôt que de dire
« Ce n’est pas ça, c’est ça. »
dire « Tu ne penses pas plutôt
que ça pourrait… »
« Qu’est-ce que tu penses
de cette perspective ? »
Ce sont des approches…
Là je parle presque
de communication non-violente.
Mais je pense que le plus important
c’est vous.
Investissez-vous, militez, rejoignez.
Ça peut même être
avoir un projet associatif.
Faites quelque chose
qui a du sens pour vous
mais surtout ne restez pas seuls,
faites des choses ensemble, organisez-vous
parce que l’on va en avoir besoin.
Plus ça va avancer,
plus l’on essayera de nous faire peur.
Peur d’aller en manif,
peur d’écrire des livres
peur de poster sur les réseaux sociaux,
peur d’aller en réunion féministe.
L’extrême droite joue beaucoup sur ça
et se fait plus grosse qu’elle ne l’est.
Je reçois des menaces
depuis presque une décennie.
Des menaces de mort, de viol…
Et alors quoi ?
Je suis toujours là.
Je refuse d’avoir peur
et c’est ça qui les rend ouf.
Faire les choses et s’organiser,
c’est déjà beaucoup.
Ensuite, être une oreille attentive
et au bon moment, y aller petit à petit
mais laisser les personnes réfléchir.
Dans mon entourage il y a des gens
qui ont fait beaucoup de progrès.
Ça a été très long.
Déjà pour des personnes
qui ont 80 ans par exemple
remettre en question toute leur vie
et se dire « Peut-être que je n’étais pas
aussi libre que je le pensais. »
« Il y avait peut-être
un autre chemin possible »
Ça demande un recul et une analyse de soi
qui n’est pas évidente.
Donc, laisser le temps
et parfois ça marche.
Montrer l’exemple, ça paye.
Voilà.
Merci beaucoup,
merci d’avoir été attentif.
[applaudissements]
Donc on se retrouve là-bas
pour ceux qui veulent.
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